CINQUANTE ANS APRÈS SA MORT (1/3)

Amílcar Cabral, le militant armé

Il y a 50 ans Amilcar Cabral était assassiné. Pour lui rendre hommage la revue Afique XXI publie le chapitre d’un de mes livres qui lui est consacré

Biographie · Le 20 janvier 1973, Amílcar Cabral était assassiné à Conakry avant même l’indépendance de la Guinée-Bissau et du Cap-Vert. Cinquante ans après sa mort, celui que l’on surnommait à l’époque le « Lénine africain » est une référence sur le continent. Retour sur le parcours intellectuel d’un révolutionnaire africain.

    

Ce texte est tiré de l’ouvrage de Saïd Bouamama, Figures de la révolution africaine. De Kenyatta à Sankara, La Découverte, 2014, 300 pages.

Parce qu’il a pleine conscience des erreurs commises par ceux qui l’ont précédé sur le chemin de la « révolution africaine », parce qu’il suit en pensée et en acte le chemin tracé par Frantz Fanon, parce qu’il est pleinement inscrit dans les luttes internationalistes du tournant des années 1960-1970, Amílcar Cabral (1924-1973) pourrait symboliser la fin de la première phase offensive du mouvement d’émancipation du continent africain. Au moment où se déclenche la lutte armée en Guinée « portugaise », en 1963, deux Afriques se côtoient : l’une prépare la Tricontinentale anti-impérialiste et l’autre s’enfonce dans la trahison des espoirs populaires.

C’est dans ce contexte que se développe la pensée politique de Cabral, qui bénéficie d’un certain recul depuis les premières indépendances africaines. La force de cette pensée vient tout autant de son approche matérialiste et de sa méfiance à l’égard du dogmatisme que de l’attention qu’il porte à la pratique du pouvoir, telle qu’il l’expérimente dans les régions libérées de Guinée-Bissau.

En 1953, au moment de quitter Lisbonne pour son Afrique natale après un séjour de plusieurs années consacré à des études d’agronomie, Cabral s’interroge sur le « rôle de l’étudiant africain ». Selon lui, la première tâche à entreprendre pour cette jeunesse instruite est ce qu’il appelle la « réafricanisation des esprits » :

Puisque nous savons que toute la politique colonialiste repose essentiellement sur le déracinement du natif, l’étudiant africain doit, à une certaine étape de son évolution intellectuelle, se retourner le plus possible vers son âme transfigurée. Voilà à notre avis la première condition de l’authenticité. L’Africain doit se sentir africain et s’exprimer comme tel1.

Cette conviction théorique et politique est d’abord le fruit d’une expérience vécue. Né en 1924 à Bafatá, en Guinée portugaise, de parents originaires du Cap-Vert, Cabral appartient, comme beaucoup de dirigeants nationalistes africains de sa génération, à la petite bourgeoisie de couleur. Son père, Juvenal Cabral, fils d’un propriétaire rural aisé, est instituteur. Sa mère, d’abord domestique, tient ensuite un petit commerce, « une des plus importantes aspirations pour les Africains de l’époque2 ».

RACISME ET FAMINE

Les natifs du Cap-Vert comme ceux de toutes les îles de l’empire sont juridiquement des indigènes assimilés, c’est-à-dire disposant des mêmes droits que les Portugais. Malgré cette égalité formelle, la société cap-verdienne reste hiérarchisée selon la couleur. Juvenal Cabral lui-même ne subit pas sans agacement cette logique assimilationniste raciste et inégalitaire. Sur l’acte de naissance de son fils, le prénom est orthographié « Hamilcar » en référence au célèbre général carthaginois qui combattit l’Empire romain pendant les guerres puniques. Donner des prénoms d’Africains célèbres fait partie de ces petites résistances symboliques qui se déploient quand la domination coloniale semble encore invincible.

Né en Guinée, Cabral poursuit sa scolarité au Cap-Vert. Il y est le témoin de la terrible sécheresse de 1941 qui, suivie d’une interminable famine, se solde par la mort de près de 50 000 personnes entre 1941 et 1948 (plus du tiers de la population), dans l’indifférence totale des autorités portugaises. Ce n’est donc pas un lycéen naïf qui débarque au Portugal en 1945 pour y mener des études d’agronomie. Rapidement, et parce qu’il faut bien « se refaire une famille », comme le soulignera son futur compagnon d’armes, l’Angolais Mário de Andrade3, Cabral se rapproche des autres Africains présents à Lisbonne.

Ceux-ci se retrouvent en particulier à La Casa dos Estudantes do Império (CEI). Créée en 1933, cette institution a pour objectif d’aider – et de contrôler… – les étudiants originaires des colonies. Elle est un lieu où se rencontrent la plupart des futures figures nationalistes des colonies portugaises. […] Bien vite, le groupe d’étudiants africains qui commence à se structurer et à s’accoutumer aux règles de l’action clandestine se sent à l’étroit et mal à son aise dans cette CEI qui, en plus d’être étroitement surveillée par la police, accueille de surcroît les enfants de colons qui font leurs études à Lisbonne. En 1951, ils créent clandestinement le Centro de Estudos Africanos (CEA), avec pour objectif de promouvoir la culture des peuples noirs colonisés et de diffuser les créations artistiques africaines. C’est par le biais de ce centre qu’une relation est établie avec les courants parisiens de la « négritude ». En 1953, cinq membres du CEI contribuent ainsi au numéro spécial de la revue Présence africaine intitulé « Les Étudiant noirs parlent ».

LE CHOIX DU RETOUR

[…] Le retour de Cabral en Afrique est un choix politique autant qu’un choix de vie. Il renonce à un poste de chercheur à la station agronomique de Lisbonne pour un emploi d’ingénieur de deuxième classe en Guinée. Il théorisera plus tard ce renoncement personnel aux avantages matériels dans l’une de ses thèses les plus célèbres, celle du « suicide de classe » de la petite bourgeoisie.

En attendant, son expérience au sein des services de l’exploitation agricole et forestière, où il est chargé du recensement agricole, lui permet de sillonner la Guinée, pendant deux ans, et d’observer le fonctionnement sociopolitique des populations locales. Grâce à ce travail d’observation et à l’abondante documentation à laquelle il a accès, Cabral peut étudier les positions des différentes composantes de la société guinéenne à l’égard des forces coloniales. Ces matériaux s’ajoutent à ceux recueillis sur le Cap-Vert au cours d’un travail de recherche effectué pendant ses études d’agronomie. Au sortir du recensement, il est profondément imprégné de la réalité et de la diversité du pays et de ses habitants. Ces observations lui permettront plus tard de proposer une analyse subtile des sociétés guinéenne et cap-verdienne et d’élaborer une stratégie de lutte adaptée à la réalité concrète.

Les préoccupations de Cabral sont en effet concrètes : il est rentré au pays pour organiser un mouvement nationaliste. Dès 1954, il tente de créer une association sociale, culturelle et sportive à Bissau, capitale de la Guinée portugaise. L’administration coloniale ne s’y trompe pas : elle rejette la demande de création de l’association et oblige Cabral à quitter le territoire guinéen (où il n’est autorisé à revenir qu’une fois par an). Il est de nouveau contraint à l’exil à Lisbonne. Pendant les quatre années qui suivent, de 1954 à 1958, il travaille pour plusieurs compagnies agricoles, ce qui lui permet de faire de longues missions en Angola et d’en profiter pour renouer avec ses connaissances angolaises. […]

LES DÉBUTS DIFFICILES DU PAIGC

Hors de Guinée, Cabral ne peut pas participer, en 1955, à la création de la première organisation nationaliste guinéenne, le Mouvement pour l’indépendance nationale de la Guinée (MING). Initiée par Rafael Barbosa, l’expérience du MING, rapidement dissous, est éphémère. Lors de son séjour annuel en Guinée, en septembre 1956, Cabral est en revanche à l’initiative, avec cinq autres militants, de la création du Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC), dont il est désigné secrétaire général.

De façon particulièrement originale pour l’époque, la nouvelle organisation inclut d’emblée à la fois le Cap-Vert et la Guinée dans sa lutte, produisant ainsi une situation de combat binational unique en Afrique. De façon nettement moins innovante en revanche, le nouveau parti concentre son action sur les villes, à la recherche de ce « prolétariat » voué, selon l’orthodoxie marxiste, à diriger la lutte. Mais, dans un pays où la classe ouvrière est quasi inexistante, cette approche dogmatique ne peut mener qu’à une impasse. L’historien britannique Basil Davidson précise ainsi dans son livre – publié à Londres en 1969, traduit en français la même année et préfacé par Cabral lui-même – que le PAIGC ne comptait, trois ans après sa création, qu’« une cinquantaine de membres actifs, mais presque tous à Bissau. Peu d’entre eux devaient avoir des liens étroits avec les villages4 ».

Il faut attendre un événement tragique pour que la stratégie évolue. Initiée par le PAIGC, une manifestation des travailleurs du port de Bissau se solde, le 3 août 1959, par un massacre sur les docks de Pidjiguiti. Cinquante dockers sont tués par les forces de l’ordre portugaises, et on dénombre plus de cent blessés. Ce drame constitue, selon Jean Ziegler, « un tournant de la réflexion et de la stratégie des nationalistes révolutionnaires5 ». La conférence du parti qui se tient un mois plus tard pour tirer le bilan de la situation décide d’un changement radical d’orientation : le passage à la lutte armée et l’implantation dans les milieux ruraux. La méfiance à l’égard du dogmatisme et la nécessité d’un effort théorique ancré dans les réalités concrètes sont les deux leçons que tire le secrétaire général du massacre de Pidjiguiti.

L’IMPORTANCE DE « LA RÉALITÉ CONCRÈTE »

Cabral reconnaît que la lecture de Lénine a contribué à la formation de sa pensée politique (Mehdi Ben Barka le surnommait d’ailleurs le « Lénine africain »). Il retient en particulier du révolutionnaire russe la nécessité d’une « analyse concrète de chaque situation concrète6 ». Cette formule qu’il reprend à son compte s’adapte entièrement au travail auquel se livre Cabral après 1959.

Intervenant au Caire en mars 1961 à la troisième Conférence des peuples africains, et tirant à cette occasion le bilan des indépendances acquises au cours de l’année précédente, il s’interroge sur la victoire du néocolonialisme dans plusieurs pays africains. Cet échec des mouvements progressistes est moins le signe d’une « crise de croissance » que d’une « crise de la connaissance », relève-t-il : trop de mouvements de libération sont coupés « de la réalité concrète » dans laquelle ils évoluent et négligent les « expériences locales » des populations qu’ils défendent7.

Ayant décidé d’implanter les forces nationalistes dans les campagnes après le massacre de 1959, Cabral met immédiatement en œuvre cet effort de « connaissance ». Il se replonge dans la masse de données recueillie au cours de ses études et à l’occasion du recensement. Plus tard, il exposera les résultats de son travail dans le cadre d’un séminaire organisé par le Centre Frantz Fanon de Milan8. À la différence de nombreux leaders africains qui se contentent de concepts larges comme « peuple » ou « masse laborieuse », souligne l’universitaire états-unien Ronald Chilcote9, Cabral se penche sur « les divisions et les contradictions » pour comprendre concrètement ce « peuple » et ces « masses ».

UN LONG TRAVAIL DE PRÉPARATION À LA LUTTE ARMÉE

Prenant en compte les structures sociales des différents groupes ethniques qui cohabitent en Guinée rurale, mais aussi les contradictions d’intérêts qui les caractérisent, Cabral élabore une analyse fine du rapport de chacune des composantes (ethnique et sociale) au pouvoir colonial. Pour la Guinée urbaine, Cabral distingue les fonctionnaires, les salariés et les « déclassés ». Concernant les salariés, l’auteur précise qu’il prend « soin de ne pas les appeler prolétariat ou classe ouvrière ». Surtout, il mentionne une catégorie de « sans-classe » comptant de nombreux jeunes venant des campagnes et ayant gardé des liens avec elles. Une analyse spécifique aussi détaillée est faite pour les îles du Cap-Vert 10.

L’analyse concrète de la situation concrète « a servi de base à notre lutte de libération », précise Cabral en introduction de son intervention de Milan. Effectivement, la lutte armée déclenchée en 1963 a été précédée par quatre ans de préparation politique avec des militants, formés par Cabral lui-même, et des « sans-classe », qui ont aidé à la prise de contact dans les campagnes. Ainsi, les premières bases ont été créées chez les Balante, qui apparaissent dans l’analyse sociale de Cabral comme le groupe le plus opposé au pouvoir colonial, pendant qu’un long travail de persuasion a été mené en direction des paysans des autres groupes décrits par Cabral comme les groupes sociaux les plus exploités.

Guérilleros du PAIGC, en 1964.© Wikimedia Commons

Si Cabral met toujours la théorie au service de la pratique, il dispose pour cela d’un meilleur recul sur les évolutions historiques en cours sur le continent africain. La décolonisation portugaise étant en retard sur les autres, Cabral et ses camarades peuvent étudier les expériences, négatives ou positives, des premières indépendances et bénéficient de l’apport théorique et politique de ceux qui les ont précédés sur le chemin de la libération. Comme le souligne l’historien Achille Mbembe, Cabral a en particulier pris la mesure de l’importance des réflexions de Frantz Fanon : « Sans [ces] réflexions sur la nature de la paysannerie, le pouvoir des “masses” ou le potentiel révolutionnaire des classes lumpen, l’œuvre d’Amílcar Cabral n’aurait sans doute pas pris la forme qu’elle finira par prendre. Les trajectoires de la lutte armée contre le colonialisme portugais en Guinée-Bissau, en Angola, au Zimbabwe et au Mozambique non plus11 ».

Mais la revendication d’un héritage ne signifie pas pour Cabral un mimétisme dogmatique. En témoigne le désaccord qui se fait jour entre Fanon, conseiller du GPRA [Gouvernement provisoire de la République algérienne], et les responsables nationalistes des colonies portugaises à propos de l’opportunité de déclencher la lutte armée.

« NOUS SOMMES DES MILITANTS ARMÉS ET NON PAS DES MILITAIRES »

Rencontrant le psychiatre martiniquais au deuxième Congrès des écrivains et des artistes noirs, à Rome, en 1959, Mário de Andrade rappelle la position de Fanon sur ce sujet : « Fanon était un immédiatiste, il ne faisait pas de quartiers, lui, à l’impérialisme. Il fallait ouvrir un front, immédiatement, en Angola et au Mozambique simultanément12. » Alors que Fanon propose une préparation militaire pour les militants des colonies portugaises, Cabral, en pleine réorientation stratégique depuis le massacre de Pidjiguiti, défend l’idée d’un long et patient travail politique auprès de la paysannerie comme étape préalable au déclenchement de la lutte armée. De fait, cette dernière n’est déclenchée qu’en 1963.

Ce travail gigantesque de « conscientisation » des paysans et de formation des militants ne s’est pas fait sans erreurs ni problèmes. Le premier congrès du PAIGC en 1964, à Cassaca, en « zone libérée », est en grande partie consacré à ces écueils. La première année de guérilla a en effet mis en évidence des tendances au militarisme et à l’ethnisme. Alors que l’armée portugaise, qui espère encore pouvoir vaincre militairement la résistance, met une pression permanente sur les partisans, certains combattants dérapent. « Des commandants d’unités de la guérilla d’origine balante avaient lâché des porcs dans les mosquées des villages fulas », note par exemple Jean Ziegler. Cabral se prononce pour que ces actes soient sanctionnés. Pour lui, la lutte est d’abord politique avant d’être militaire. Ce qu’il résume en une formule qu’il ne cessera de répéter : « Nous sommes des militants armés et non pas des militaires13. »

Outre sa volonté de toujours ancrer son action dans les situations concrètes, le besoin d’une théorie révolutionnaire est la seconde conviction de Cabral. Au cours de la première réunion de la Tricontinentale, qui se tient en 1966 dans l’hôtel Habana Libre, au cœur de la capitale cubaine, il entreprend d’expliquer l’importance de la théorie et comment celle-ci s’articule selon lui à la pratique révolutionnaire14. Car, relève-t-il, « s’il est vrai qu’une révolution peut échouer, même alimentée par des théories parfaitement conçues, personne n’a encore réalisé une révolution victorieuse sans théorie révolutionnaire ».

UNIVERSALISER L’APPROCHE MARXISTE

Sur de nombreuses questions, l’intervention de Cabral à La Havane, intitulée « L’arme de la théorie », avance des propositions nouvelles, qui ont toutes en commun d’appeler à l’émergence d’un savoir théorique et politique adapté aux réalités africaines. Ce faisant, c’est une petite révolution (dans la révolution) que propose celui que le journaliste Roger Faligot décrit comme la « star du Habana Libre15 » : devant ce cénacle de marxistes venus des quatre coins du monde et qui l’acclament à tout rompre, le « Lénine africain » suggère ni plus ni moins que de revoir la théorie marxiste de la lutte des classes « Ceux qui affirment – et, à notre point de vue, avec raison – que la force motrice de l’histoire est la lutte de classes », explique finement Cabral, devraient peut-être « réviser cette assertion, afin de la préciser et de lui donner un champ d’application encore plus vaste » en s’intéressant aux « caractéristiques essentielles de certains peuples colonisés, c’est-à-dire dominés par l’impérialisme. »

Poursuivant son raisonnement, devant un public médusé, Cabral propose une périodisation de l’histoire de l’humanité qui, tout en restant cohérente avec l’analyse marxiste, tente de prendre en compte les réalités africaines. Se démarquant des analyses dogmatiques cherchant partout à identifier les « cinq phases » de l’histoire de l’humanité (le communisme primitif, l’esclavagisme, le féodalisme, le capitalisme, le socialisme), Cabral propose une analyse alternative qui non seulement ne distingue que trois étapes (une phase initiale « communautaire et pastorale » sans classes sociales, une phase caractérisée par l’existence de classes sociales et de lutte des classes, et enfin, troisième phase, l’émergence de « sociétés socialistes et communistes »), mais qui postule en outre que ces trois « phases » peuvent être concomitantes, en particulier du fait de l’agression coloniale :

Au niveau de l’humanité ou d’une partie de l’humanité (groupes humains d’une même région, d’un ou plusieurs continents), ces trois phases (ou deux d’entre elles) peuvent être simultanées comme le prouve la réalité actuelle aussi bien que le passé. Ceci résulte du développement inégal des sociétés humaines, soit pour des raisons internes, soit par l’influence accélératrice ou retardatrice sur leur évolution d’un ou plusieurs facteurs extérieurs.

Proposant donc de réfléchir plus en profondeur à la notion de « classe » et au processus original de formation des antagonismes sociaux en Afrique précoloniale, le militant guinéen appelle ses camarades rassemblés au Habana Libre à une universalisation concrète de l’approche marxiste. Et c’est grâce à ce processus d’universalisation, condition sine qua non d’une authentique révolution à l’échelle mondiale, que le tiers monde retrouve enfin sa place dans l’« Histoire ». […]

LUTTER « CONTRE NOS PROPRES FAIBLESSES »

Non seulement les sociétés colonisées ont une histoire précoloniale mais, précise Cabral, c’est justement la colonisation qui freine, détourne et atrophie l’histoire africaine en la rendant dépendante d’un facteur externe. La libération nationale ne peut plus se confondre avec l’indépendance formelle. Elle est « la reconquête de la personnalité historique de ce peuple, elle est son retour à l’histoire au moyen de la destruction de la domination impérialiste à laquelle il était soumis ». Toutes les classes sociales ne sont pas également intéressées à cette destruction qui « correspond nécessairement à une révolution ».

Si les délégués réunis à La Havane font un triomphe au révolutionnaire guinéen et à son « discours décoiffant », comme le note Roger Faligot, Cabral ne s’arrête pas en si bon chemin. Avec le franc-parler qui le caractérise, il insiste pour que la dénonciation rhétorique de l’« impérialisme » ne constitue pas l’alpha et l’oméga du combat révolutionnaire et pour que son auditoire prenne conscience de cet autre combat trop souvent négligé : « la lutte contre nos propres faiblesses »« Notre expérience, insiste-t-il, nous enseigne que, dans le cadre général de la lutte quotidienne, quelles que soient les difficultés créées par l’ennemi, cette lutte contre nous-mêmes est la plus difficile, aussi bien au moment présent que dans l’avenir de nos peuples. » C’est dans le cadre de cette lutte que Cabral livre, devant un auditoire qui, comme lui, n’est pas issu majoritairement des milieux les plus défavorisés des pays dominés, sa théorie du « suicide » de classe.

Amílcar Cabral en pleine discussion avec Fidel Castro, en janvier 1966, à Cuba.DR

Pour bien comprendre cette théorie qui a fait couler beaucoup d’encre, sans doute faut-il préciser, avec l’historien Yves Benot, ce que Cabral entend par « petite bourgeoisie » : « La petite bourgeoisie dont parle Cabral à La Havane ne nous paraît pas être une classe, mais un groupe d’intellectuels qui doit se constituer en intelligentsia de la classe ouvrière en formation16. » Nous ne sommes pas loin de la notion d’intellectuel organique développée par Antonio Gramsci. Peut-être faut-il aussi préciser que cette théorie n’est pas totalement neuve puisque de nombreux intellectuels, marxistes ou non, ont bien avant Cabral réfléchi sur ce thème.

[…] Cabral poursuit sa réflexion sur le rôle de cette « bourgeoisie nationale » qui sert presque toujours de canal d’influence dans les pays formellement indépendants et l’enrichit grâce à son expérience du « pouvoir » dans les zones libérées par les mouvements de libération luttant contre le colonialisme portugais. Les propos de Cabral à La Havane méritent d’être médités par toutes les « élites » qui prétendent parler et agir au nom du peuple :

Pour ne pas trahir ces objectifs, la petite bourgeoisie n’a qu’un seul chemin : renforcer sa conscience révolutionnaire, répudier les tentatives d’embourgeoisement et les sollicitations naturelles de sa mentalité de classe, s’identifier aux classes laborieuses, ne pas s’opposer au développement normal du processus de la révolution. Cela signifie que, pour remplir parfaitement le rôle qui lui revient dans la lutte de libération nationale, la petite bourgeoisie révolutionnaire doit être capable de se suicider comme classe pour ressusciter comme travailleur révolutionnaire, entièrement identifiée avec les aspirations les plus profondes du peuple auquel elle appartient. Cette alternative – trahir la révolution ou se suicider comme classe – constitue le choix de la petite bourgeoisie dans le cadre général de la libération nationale.

[…] On l’a dit, la crainte de Cabral est de voir la « petite bourgeoisie », toute révolutionnaire qu’elle puisse être, confisquer pour elle-même le pouvoir. Son insistance sur l’idéologie et la formation politique, et sur le rapport des militants avec les paysans dans les zones libérées par le PAIGC, vise à contrecarrer ce danger. Surtout, Cabral en appelle de manière matérialiste à organiser ces zones pour qu’elles puissent assurer un passage du pouvoir des militants du parti aux populations.

LA CULTURE COMME ARME

La réalité lui donne rapidement raison. Alors que les milieux paysans abandonnent progressivement leur méfiance initiale, les zones libérées s’étendent rapidement dans cette Guinée de moins en moins « portugaise ». Dès 1966, elles représentent 50 % du territoire et atteignent 70 % de celui-ci à partir de 1968. Ayant tiré le bilan des affrontements fratricides, au sein du FLN [Front de libération nationale] algérien, entre l’armée de l’extérieur et les maquisards de l’intérieur, le secrétaire général du PAIGC refuse toute idée de gouvernement en exil. C’est depuis les zones libérées elles-mêmes qu’il faut défendre, y compris sur la scène internationale, le droit à l’indépendance : «  [La situation de la Guinée] est comparable à celle d’un État indépendant dont une partie du territoire national, notamment les centres urbains, est occupée par des forces militaires étrangères17. »

La manière dont Cabral conçoit les « zones libérées » est indissociable d’un autre de ses apports théoriques : la culture comme arme. Ce n’est qu’après plusieurs années de vie dans les zones libérées qu’il entreprend d’en tirer des leçons théoriques. Il synthétise celles-ci dans deux contributions : « Libération nationale et culture » (1970)  et « La Culture et le combat pour l’indépendance » (1972).

Dans le premier texte, Cabral commence sa théorisation en reprenant quelques idées-forces de Fanon. La violence totale du colonisateur, souligne-t-il après le psychiatre algéro-antillais, provoque inévitablement une résistance chez le colonisé. Cette résistance s’origine dans la volonté farouche des milieux populaires de préserver leur dignité individuelle et collective. Cette résistance que l’on peut qualifier de « culturelle » est la première défaite du colonisateur. […]

La culture a une histoire correspondant à l’évolution de cette base matérielle mais contribue aussi aux évolutions historiques. « Fruit de l’histoire, d’un peuple, remarque Cabral, la culture détermine en même temps l’histoire. » Cette approche permet au révolutionnaire guinéen de se démarquer des approches essentialistes de la culture africaine très en vogue en Afrique au tournant des années 1960-1970 sous la forme des discours sur l’« authenticité », le retour aux « sources » ou le « socialisme africain ». La culture existe indépendamment de « la volonté des hommes, de la couleur de leur peau ou de la forme des yeux […]. On ne peut prétendre qu’existent des cultures continentales ou raciales ». Au sein d’un même continent ou d’une même société les cultures seront aussi diverses que le sont leurs bases matérielles et politiques18.

TRANSFORMER LA VIE CONCRÈTE DES HOMMES

Ayant souligné l’apport incontournable de la résistance culturelle dans le processus d’émancipation, Cabral en souligne ensuite les limites. La colonisation, rappelle-t-il, c’est aussi la confiscation de l’histoire. La culture qui a permis de maintenir la résistance à la colonisation a cessé en partie de se développer, de continuer son parcours historique, de poursuivre son mouvement. Cette approche fait une nouvelle fois écho aux propos de Fanon sur l’atrophie de la culture en situation coloniale. La reprise de l’initiative historique par la lutte de libération nationale doit en conséquence se traduire par une opération de choix entre ce qui est encore vivant dans la culture et ce qui est une simple trace du passé maintenue formellement pour s’opposer à la domination coloniale. C’est dire l’opposition de Cabral à toutes les approches culturalistes atemporelles, à savoir :

Les éloges sélectifs, l’exaltation systématique des vertus sans condamner les défauts ; l’acceptation aveugle des valeurs de la culture sans considération de ce qu’elle a ou peut avoir de négatif, de réactionnaire ou de régressif ; la confusion entre ce qui est l’expression d’une réalité historique objective et matérielle et ce qui semble une création de l’esprit ou le résultat d’une nature spécifique ; la liaison absurde des créations artistiques, qu’elles soient valables ou non, à de prétendues caractéristiques d’une race.

Il s’agit donc bien de reprendre la dynamique historique interrompue par la colonisation, y compris sur le plan de la culture. L’expulsion définitive de la domination qui, pour Cabral, est bien plus difficile que le départ physique du colonisateur suppose de remettre en marche la culture. Mais une telle entreprise ne peut pas se réaliser de manière idéaliste, elle suppose de transformer la vie concrète des hommes. On comprend dès lors l’obstination de Cabral à faire des zones libérées des lieux où se transforme la vie concrète, où s’expérimentent de nouveaux rapports sociaux, où se forge une nation :

La domination impérialiste étant la négation du processus historique de la société dominée [et] nécessairement de son processus culturel, la lutte de libération est avant tout un acte de culture. […] La dynamique de la lutte exige la pratique de la démocratie, de la critique et de l’autocritique, la participation croissante des populations à la gestion de leur vie, l’alphabétisation, la création d’écoles et de services sanitaires, la formation de cadres issus des milieux paysans et ouvriers, et bien d’autres réalisations qui impliquent une véritable marche forcée de la société sur la route du progrès culturel. Cela montre que la lutte de libération n’est pas qu’un fait culturel, elle est aussi un facteur culturel.

[…] Dans l’esprit de Cabral, les zones libérées doivent être des lieux de transformation sociale sans attendre l’indépendance. Dans son approche matérialiste, il s’agit d’abord de faire l’expérience d’une autre vie matérielle. Le secrétaire général du PAIGC avertit les militants :

N’oubliez jamais que les hommes ne se battent pas pour des idées, pour des choses qui n’existent que dans la tête des individus. Les hommes se battent […] afin de vivre mieux et en paix, de connaître le progrès et d’assurer l’avenir de leurs enfants. La libération nationale, la lutte contre le colonialisme, la construction de la paix et du progrès – l’indépendance –, tout cela ce sont des mots creux et sans signification pour le peuple s’ils ne sont pas traduits en termes de véritables améliorations dans ses conditions de vie. Cela ne sert à rien de libérer un pays si son peuple ne peut jouir des biens essentiels de la vie quotidienne.19

Il s’agit également de mettre en place, dans ces zones, un fonctionnement politique permettant une transformation progressive des hommes et le transfert du pouvoir des « dirigeants » aux paysans. Plusieurs observateurs ont témoigné de l’organisation de ces zones et de l’effort d’y construire une organisation démocratique. Tous les domaines de la vie sociale sont concernés, avec le souci constant d’impliquer les populations dans les prises de décision. Loin d’être seulement des bases pour le combat militaire, il s’agit donc de faire des zones libérées des anticipations de la vie future.

PENSEUR DE LA LIBÉRATION

De cette ambition découle la volonté d’inscrire l’action transformatrice dans le temps long, en faisant preuve de patience. « Nous devons lutter sans précipitation hasardeuse, lutter par étapes, développer la lutte progressivement, sans faire de grand bond », insiste l’agronome militant en prenant l’image de la graine qui doit prendre le temps nécessaire pour apporter fleurs et fruits. Ayant sous les yeux le spectacle d’une Afrique largement maintenue sous le joug néocolonial, Cabral pense désormais qu’il faut « faire la révolution en combattant » car « nous ne luttons pas simplement pour mettre un drapeau dans notre pays et pour avoir un hymne » mais pour que :

… plus jamais nos peuples ne soient exploités, pas seulement par des impérialistes, pas seulement par les Européens, pas seulement par les gens de peau blanche, parce que nous ne confondons pas l’exploitation ou les facteurs d’exploitation avec la couleur de peau des hommes ; nous ne voulons plus d’exploitation chez nous, même pas par des Noirs 20.

Ne pas se contenter d’une indépendance formelle, avoir comme ambition une libération sociale du continent dans une vision de lutte mondiale des dominés, se donner les moyens théoriques et pratiques pour y parvenir, telles sont les conclusions de l’évolution politique d’Amílcar Cabral qui, à bien des égards, prolonge celle de Frantz Fanon. Car, comme le souligne justement Edward Saïd, « Fanon et Cabral […] n’ont pas seulement pensé la résistance et la décolonisation, mais aussi la libération21 ».

Cela est inacceptable pour le système impérialiste dans sa globalité. Le 20 janvier 1973, Cabral est assassiné dans la banlieue de Conakry. Si toutes les circonstances du meurtre ne sont pas encore éclaircies, la police secrète portugaise en est incontestablement l’instigatrice, et le système impérialiste, dans son ensemble, le bénéficiaire.

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