Punition collective, maccarthysme et préparation de l’opinion aux sacrifices

Les dessous de l’instrumentalisation de l’émotion face à l’horreur

«Entre l’annonce du confinement et l’émotion suscitée par les attentats de Conflans et de Nice, Emmanuel Macron bénéficie d’un « effet drapeau » et d’un resserrement de la communauté nationale autour de la figure du chef de l’État » Frédéric Dabi, directeur général adjoint de l’Ifop[i].

Il y a l’horreur, l’émotion qu’elle suscite et l’instrumentalisation de celle-ci. Ces trois dimensions de l’actualité sont aisément et en permanence confondues dans le tsunami idéologique qui a déferlé dans nos médias jusqu’à donner la nausée. Communicants, pseudo experts, chroniqueurs et hommes politiques se sont succédés sur les plateaux pour nous appeler de manière convergente à renoncer à la réflexion sur les causes, pour menacer ceux qui refuseraient de le faire, pour légitimer les mesures liberticides prises par le gouvernement, pour imposer une logique de guerre de l’intérieur, etc. Le deuil partagé, l’émotion collective et sa signification, le besoin de savoir et de comprendre, etc., ont été sacrifiés sur l’autel de l’instrumentalisation écœurante par un gouvernement tentant de contrecarrer une crise de légitimité béante.  Les conséquences prévisibles n’ont pas tardé : nouvelles mesures législatives liberticides, annonce de la volonté d’interdire des associations comme le CCIF ou baraka city, diffusion de la peur chez les musulmans ou supposés tels, surenchères islamophobes, tétanie de tous ceux qui ont peur d’être taxés « d’islamo-gauchistes ».  Reprendre l’initiative est une urgence. C’est en effet dans de telle séquence d’accélération de l’histoire et d’imposition de la peur que se réunissent les conditions de possibilité du consentement au pire.

 

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Nouvel âge et nouvelles figures du racisme. Ce que révèle un été et une rentrée aux senteurs islamophobes et négrophobes

La fin des vacances d’été et la rentrée se caractérisent par une multiplication des propos et actes racistes, tant islamophobes que négrophobes, deux figures du racisme contemporains désormais avérées. La succession de ces expressions du racisme fait courir le risque certain qu’une partie des habitant de l’hexagone « s’habitue au mal », s’acclimate à l’inacceptable et s’adapte à l’invivable ». Certes des condamnations de ces actes sont prononcées, des déclarations antiracistes sont produites, des communiqués de presse sont publiés. Cependant ces expressions antiracistes restent en réaction à chacune des agressions sans prendre la mesure de ce que révèle la succession des faits racistes et l’accélération de celle-ci. Rappelons quelques-uns de ces passages à l’acte raciste dont la succession indique le passage d’un seuil dans l’enracinement et la banalisation du racisme dans la société française. Analysons ensuite la signification de cette accélération raciste et les raisons possibles d’une riposte bien en dessous des enjeux.

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Séparatisme et ensauvagement. Le vocabulaire officiel accompagnant le libéralisme autoritaire et la fascisation

Les innovations langagières dans le vocabulaire politique dominant [qui pour paraphraser Marx à propos de l’idéologie est celui de la classe dominante[i]] sont rarement anodines. Elles expriment et reflètent les rapports de force et les enjeux des luttes sociales et se faisant y participent. Deux nouveautés lexicales sont apparues récemment avec la promotion de deux termes : séparatisme et ensauvagement. Ces termes ont en commun de signaler des pseudo-dangers contre lesquels il faudrait lutter sous peine de voir disparaître les fondements mêmes de la vie sociales, les « valeurs de la République », la sécurité des citoyens, etc. Ils expriment également l’affirmation d’une aggravation de la situation de danger rendant obsolète et/ou insuffisant le vocabulaire ancien. Une telle aggravation rendrait nécessaire une politique ferme de défense et de riposte. Dans une séquence historique caractérisée par une crise massive de légitimité [sous l’effet des luttes sociales des Gilets jaunes au mouvement contre la réforme des retraites, du discrédit lié à la gestion néolibérale de la pandémie du Corona, du mouvement massif contre les violences policières] ces nouveautés annoncent  et préparent un durcissement des politiques répressives. Elles précisent également des cibles pour détourner les colères sociales : les séparatistes et les ensauvagés.

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Violences policières : Une colère populaire qui vient de loin face au déni politique

La vague de manifestations populaires qui secoue la planète et l’hexagone en réaction à l’assassinat de Georges Floyd est certes exceptionnelle mais pas surprenante, inattendue en terme d’ampleur et de propagation mais pas imprévisible, donneuse de puissance mais également confrontée à un déni systémique. Concernant la France, elle souligne à la fois les progrès immenses obtenus par la mobilisation militante depuis plusieurs décennies et l’ampleur du chemin qui reste à parcourir. Elle met en exergue l’importance des conscientisations qui se sont accumulées au cours des luttes passées et leur accélération dans la dernière période [caractérisée par la généralisation à des « blancs » de pratiques banalisées pour les « colorés » des quartiers populaires]. L’assassinat de Georges Floyd fait en conséquence fonction de déclencheur révélant une cause plus profonde. Comme les révoltes des quartiers populaires de novembre 2005 une digue saute, une goutte fait déborder un vase, une accumulation quantitative de colères populaires débouche sur une transformation qualitative. Comme celles-ci le mouvement actuel ébranle l’ordre de l’injustice mais suscite aussi immédiatement des stratégies visant à modifier à la marge cet ordre pour mieux le préserver et le reproduire.

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La fabrique politique de la violence policière A propos des attaques contre Camélia Jordana

La scène politique et médiatique française vient de vivre un nouvel accès de fièvre idéologique pour imposer le point de vue des dominants et  de frénésie collective pour silencier une parole critique. Cette fois-ci le déclencheur est une déclaration de la chanteuse Camélia Jordana sur les violences policières lors de l’émission « On n’est pas couché » de France 2 du 23 mai 2020 : «  il y a des hommes et des femmes qui se font massacrer quotidiennement en France, tous les jours, pour nulle autre raison que leur couleur de peau […] Il y a des milliers de personnes qui ne se sentent pas en sécurité face à un flic, et j’en fait partie. Aujourd’hui j’ai les cheveux défrisés. Quand j’ai les cheveux frisés je ne me sens pas en sécurité face à un flic en France[i]. » Depuis les déclarations fustigeant la chanteuse se sont multipliées, les « chroniqueurs » et pseudo spécialistes s’en sont donnés à cœur joie, l’extrême-droite a été invitée sur tous les plateaux pour exprimer son indignation, un syndicat de police a porté plainte, etc., et bien sûr nous avons eu droit à une condamnation officielle du gouvernement par la bouche de son ministre de l’intérieur. Ce même gouvernement n’avait pas trouvé nécessaire de dire le moindre mot pour réagir à l’incendie criminel d’un campement Rom le 19 mai ou aux tags islamophobes sur les murs de la mosquée de Cholet deux jours plus tard. Quelle réalité cette fièvre médiatique et politique tente-t-elle d’invisibiliser ?

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Crise de légitimité et processus de fascisation : L’accélération par la pandémie

 

Les images de personnels hospitaliers manifestant avec banderoles et drapeaux syndicaux dans plusieurs hôpitaux français illustrent l’ampleur de la crise de légitimité qui touche le gouvernement Macron. Ces défilés revendicatifs se déroulent au moment même où le gouvernement et ses relais médiatiques déploient un discours  appelant à célébrer et applaudir les « héros de première ligne ». Le désaveu des hospitaliers est ici à la hauteur d’une colère populaire qui gronde sans pouvoir se visibiliser du fait du confinement. Cette colère populaire est mesurée par le gouvernement qui prépare activement ses réponses [répressives d’une part et  idéologiques d’autre part] pour la juguler et la détourner. La crise de légitimité antérieure à la pandémie est accélérée par celle-ci et suscite logiquement une accélération du processus de fascisation, lui aussi déjà entamé avant la séquence du Corona. Le rappel de quelques fondamentaux permet d’éclairer la signification politique et idéologique de quelques faits et choix gouvernementaux récents ayant à première vue aucun liens : gestion autoritaire du confinement ayant déjà fait 10 victimes dans les quartiers populaires, note aux établissements scolaires appelant à « lutter contre le communautarisme » dans le cadre du déconfinement, document de prospective du ministère des affaires étrangères sur les conséquences politiques de la pandémie en Afrique, soutien d’Emmanuel Macron à Éric Zemmour, etc.

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La mise en scène politique et médiatique du confinement : Nécro-politique et quartiers populaires

Il y a le confinement d’une part et il y a le discours politique et médiatique qui l’accompagne d’autre part. La question du confinement renvoie au choix de la stratégie de lutte contre la pandémie qui elle-même découle d’une série de facteurs  [critères de priorités des preneurs de décision c’est-à-dire de la classe dominante, état des moyens disponibles en lien avec les politiques structurelles antérieures  – services public, politique de santé, de logement, etc. -, degré de légitimité du gouvernement, etc.]  Le discours idéologique d’accompagnement renvoie lui à la nécessité pour les dominants de visibiliser certains aspects et d’en invisibiliser d’autres, d’imposer des grilles de lecture et des attributions causales des comportements et d’en occulter d’autre.  En l’occurrence ce que révèle la politique choisie dans la lutte contre la pandémie c’est une nécro-politique pour entraver le moins possible le fonctionnement de l’activité économique et les profits qui vont avec. Le besoin de masquer les conséquences de celle-ci mène pour sa part à une essentialisation des quartiers populaires et de leurs habitants articulant racisme, mépris de classe et moralisation dans le cadre de la préparation stratégique de l’après-pandémie.

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Le Corona Virus comme analyseur : Autopsie de la vulnérabilité systémique de la mondialisation capitaliste

Il y a les aléas et il y a la vulnérabilité conduisant aux catastrophes. La confusion entre ces deux questions est une des caractéristiques essentielles du discours officiel du gouvernement français (et de très nombreux autres). Il n’y a rien d’étonnant à cette confusion volontaire qui a comme fonction de masquer et de faire disparaître la seconde. Cette dernière fait en effet fonction d’analyseur des contradictions d’un système social, de révélateur du réel que l’idéologie dominante masque ou déforme habituellement et de miroir grossissant des inégalités et dominations qui le caractérisent.  Le centrage volontaire sur la dimension « catastrophe » diffuse en effet des images d’imprévisibilité, d’incertitude, d’absence de responsabilité humaine, etc. Le centrage sur la vulnérabilité interroge les causes économiques et sociales d’une situation, les raisons réelles de l’ensemble des conséquences d’une catastrophe et les intérêts économiques qui ont produit cette vulnérabilité. Que nous révèle la pandémie sur la vulnérabilité de notre monde dominé par la mondialisation capitaliste ?

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L’engagisme, ou comment maintenir la surexploitation liée à l’esclavage, sans esclavage formel

 Said Bouamama, entretien pour l’émission Frontline sur Radio FPP, diffusée le 24 janvier 2020, à l’occasion de la sortie de La Colère d’Abady, documentaire de Joy Banerjee ( 35 min. – 2020 ).

Peut être un mot pour savoir comment j’ai découvert l’engagisme. C’est arrivé dans ma trajectoire militante au moment ou je me mobilisai pour l’indépendance de la Kanaky, et où j’ai été surpris du faible mouvement de soutien à l’indépendance kanake, ici en France, y compris dans le monde qui se disait anticolonial, anti-impérialiste. J’ai voulu faire le point sur chacune des colonies françaises par un travail spécifique de recherche, et suis allé sur place pour rencontrer des militants. Et en arrivant là bas, en lisant, je suis tombé sur cette forme d’exploitation particulière qu’était l’engagisme, avec le constat d’une amnésie complète, comme si ça avait disparu de l’histoire et des mémoires.

L’engagisme, c’est formellement un contrat de travail. Un contrat de travail qui prend une forme de traitement exceptionnel, puisque ce sont des colonies françaises, et ces contrats de travail se basent sur des conditions qui sont complètement différentes du droit du travail de l’époque. Il s’inscrit dans la crise de l’esclavage, il apparaît avant l’abolition  de l’esclavagisme, au moment où on commence à avoir du mal à recruter des esclaves, parce qu’ils se révoltent, parce qu’ils maronnent, c’est-à-dire qu’ils fuient pour vivre en liberté à l’extérieur, parce qu’ils ont aussi des comportements de sabotage, et on commence à se poser la question : comment maintenir les colonies sans esclavage. Et donc l’engagisme est cette réflexion juridique et politique, qui va officiellement donner une couverture légale à en réalité une exploitation totale. Alors, elle prend la forme d’un contrat, qui a une double caractéristique : ce contrat impose des conditions qui obligent la personne à rester, c’est-à-dire qu’elle ne peut pas partir, quand bien même elle a théoriquement le droit de partir, elle est contrainte de ne pas partir… et secundo, sans aucun contrôle, outre que ce contrat est injuste et inégalitaire par rapport au droit du travail de l’époque, il est en plus accompagné de pratiques qui sont celles de l’époque esclavagiste, c’est à dire qu’en plus des faibles droits qu’ils ont, ces droits ne sont même pas respectés.

Cela va aboutir à une situation dans laquelle on a officiellement des salariés, mais qui sont en réalité dans une vie quotidienne d’esclaves en termes de logement, de conditions de travail, et en termes d’impossibilité de partir. Non pas une impossibilité juridique, mais une impossibilité pratique.

On a ainsi fait perdurer la dépendance totale aux maîtres et aux grandes plantations.

Il faut d’abord bien resituer l’engagisme comme une forme de domination qui avait vraiment la vocation de maintenir la surexploitation liée à l’esclavage, sans esclavage formel. Du coup, les colons vont tenter de toucher le maximum de personnes. Certains engagés étaient d’anciens esclaves. Initialement, c’était pensé et théorisé pour les anciens esclaves. C’était l’idée de les maintenir comme force de travail dans les plantations, avec officiellement l’abolition de l’esclavage, mais des conditions de travail qui soient celles de l’esclave. Ensuite, ça a touché majoritairement des Indiens, mais on a aussi des recrutements en Afrique, en fait, à l’origine, cela va être en fonction des opportunités. Et c’est parce que l’opportunité en Inde était plus facile qu’ailleurs, qu’on a autant d’Indiens. Du fait qu’il y ait eu des engagés qui soient d’anciens esclaves, on va aussi utiliser leurs savoir faire dans les plantations. Et c’est comme ça qu’on retrouve des contremaîtres. En réalité, l’oppression vécue par les esclaves affranchis dans leur passé va être réinjectée, et donc on va avoir toute une série de gens qui maitrisent l’économie de plantation et qui vont être là pour encadrer les engagés.

Entre descendants d’esclaves et descendants d’engagés, 

le piège de la concurrence des mémoires

Pour un certain nombre d’engagés, il y a eu un refoulement de la situation. On est passé par une phase de silence par rapport à ces questions là. Ça n’est que dans un mouvement beaucoup plus récent que les nouvelles générations, s’appuyant sur les anciennes, vont mettre en avant des revendications pour qu’on reparle de cela, mais il y a eu toute une période où on ne parlait pas de l’engagisme, au même moment où les descendants d’esclaves eux, avaient déjà amorcé ce travail de réappropriation mémorielle et formulé des revendications. Il y a donc une sorte de décalage historique entre les deux, avec le sentiment pour les descendants d’engagés, effectivement, de ne pas être reconnus alors que les descendants d’esclaves commençaient à l’être. D’où une concurrence qui est à mon avis explicable, mais non valable, une concurrence qui est liée au traitement différencié de la mémoire par le pouvoir colonial, et aujourd’hui par le pouvoir qui lui succède.

Ça montre toute la complexité du débat esclavagisme /engagisme. En réalité, il faut vraiment éviter le raisonnement binaire qui est de dire c’est la même chose ou c’est différent. C’est toute la différence entre l’analogie et la similitude. Engagisme et esclavagisme, oui il y a des analogies, et des analogies énormes. Est-ce que c’est une similitude ? Non, ça n’est pas une similitude. Ne serait ce que parce qu’avec l’engagisme, la domination change de forme pour maintenir le même fond. Donc ça n’est pas la même chose et c’est la même chose, et donc on n’est pas dans une coupure entre les deux.

Autre chose est la réaction des descendants. Pour bien la saisir, on le voit bien dans le documentaire La Colère d’Abady, il faut vraiment prendre en compte ce qu’est la violence de l’esclavage et de l’engagisme. C’était une violence totale. On avait beau avoir un contrat, on était dans l’impossibilité de faire respecter ce contrat et on était traité comme si on n’avait pas de contrat. Cette violence totale, elle va produire pour les descendants une vraie difficulté. Je revendique quoi ? Se comparer aux esclaves, c’est nier l’aspect contractuel. Nier cela, pour eux, peut donner l’impression de  défendre un statut particulier, une dignité particulière des parents. Ils n’étaient pas esclaves. Ils n’ont pas été mis en esclavage. Mais d’un autre côté, se contenter de cela, c’est ne pas pouvoir parler de l’exploitation.

Quant à la dimension culturelle, identitaire, les voyages du retour en Inde etc, l’engagisme (comme l’esclavagisme d’ailleurs), a signifié une dépersonnalisation des individus. Les conditions de vie, de travail, l’impossibilité de rentrer conduisaient les personnes à avoir l’impression d’être coupées, déracinées complètement, et donc avec l’impression que tout leur héritage était remis en cause.

Une des manières de réhabilitation pour les descendants, c’est de tenir à tout prix le lien avec  le passé. Et le lien avec le passé, c’est de considérer que, oui, on a une filiation et on peut retrouver une transmission. C’est pour cela que la dimension culturelle prend une place aussi importante aujourd’hui. Il me semble essentiel d’éviter le piège de l’idée de débats qui concerneraient le passé, qui ne concerneraient plus le présent. Ce qui est important avec l’engagisme, c’est de montrer la chaîne de continuité, ce qui ne veut pas dire que c’est la même chose dans toute la période, qui va de l’esclavage à l’engagisme puis au code de l’indigénat à l’époque coloniale. Autrement dit, on n’a pas eu un moment dans lequel d’un seul coup les États coloniaux et l’État français en particulier auraient pris conscience, auraient aboli l’esclavage, et on serait passé à l’égalité … non.  On a une chaîne, où effectivement on voit une diminution de l’ampleur de la domination, mais qui est liée aux contraintes du colonisateur, et non pas à une émancipation qui serait effective.  Montrer cela, ça nous permet aussi de poser les formes contemporaines que peut prendre cette forme de dépendance et de domination.

Recours variables à l’engagement dans les différentes colonies françaises

On a des cas d’engagisme quasiment dans toutes les dernières colonies françaises qu’on a aujourd’hui, celles qui ont été gardées, les vieilles colonies qui sont restées jusqu’à aujourd’hui des colonies, de la Guadeloupe à la Martinique…L’aspect quantitatif est très différent d’un endroit à l’autre, mais on a le même type de processus. Ce qui est logique, car il s’agissait de

maintenir une force de travail surexploitée malgré l’abolition de l’esclavage. Partout où il y a eu dans les colonies des grandes plantations, on a vu ce type de contrats.

Ce qui est extrêmement intéressant à regarder, c’est que l’ampleur de l’engagisme va dépendre de

l’attitude des anciens esclaves. Là où les anciens esclaves vont aller en masse dans des contrats de travail avec leur ancien employeur, et bien on va avoir peu d’engagisme. Là où les esclaves affranchis vont surtout refuser de rester salariés de leur ancien employeur, enfin de leur ancien maître, et bien on va avoir beaucoup d’engagisme. Et d’ailleurs, c’est à la même période où on fait voter une loi contre le vagabondage. Autrement dit : Si vous étiez un esclave affranchi et que vous refusiez d’avoir un point d’ancrage, donc de travailler pour un maître qui vous donnait la case, si vous refusiez cela, vous étiez considéré comme un vagabond. Dans des pays comme la Guyane et la Guadeloupe la masse des affranchis va décider de ne pas dépendre de l’ancien maître. On va donc y faire un appel plus important à l’engagisme. C’est vraiment une opération pour maintenir une force de travail surexploitée sans qu’elle puisse se libérer.

Si je peux me permettre une petite parenthèse, reprenant juste quelques concepts marxistes.

Marx nous explique qu’en terme d’exploitation, il y a trois formes de plus value : il y a la plus value d’extorsion, de travail non payé. Il y a augmenter la journée de travail et augmenter la productivité. Et il dit une troisième forme, qu’il n’étudie pas. Il la cite juste. Parce qu’il dit : moi ce qui m’intéresse, c’est un point de vue théorique, tel qu’il s’applique partout. Mais après, il faut revenir au concret. Et il dit une troisième forme : C’est lorsqu’on ne paye pas assez le travailleur pour qu’il puisse se reproduire. C’est-à-dire qu’on le paye en dessous de ce qu’il faut pour qu’il puisse manger, survivre… L’esclavagisme comme l’engagisme, c’est ce calcul-là. On ne va pas les payer, y compris en terme de reproduction. Pour les esclaves, on disait par exemple «  les 7 ans d’âge utiles ». C’est-à-dire qu’on considérait qu’il y avait 7 ans de productivité pour l’esclave, et après il allait mourir. Cette forme de travail-là, quand on regarde aujourd’hui la mondialisation telle qu’elle se produit, quand on regarde les délocalisation des entreprises, quand on regarde les conditions de travail dans un certain nombre de pays d’Afrique, officiellement il y a des contrats de travail, mais quand on regarde le niveau des salaires, on peut se dire on a une forme d’engagisme qui est en train de revenir. Et on retrouve des pratiques de cette époque là qui se mettent en place, la dépendance vis-à-vis des magasins, qui appartenaient aux maîtres et là qui appartiennent aux grandes entreprises, la dépendance pour le  logement etc. Le capitalisme d’aujourd’hui réinvente des formes de dépendance qui ressemblent, ce n’est pas la même chose, mais qui ressemblent à cette logique de l’engagisme.

Pour voir le documentaire La Colère d’Abady, pour organiser des projections-débats, contacter le réalisateur Joy Banerjee : joybanerjee@wanadoo.fr

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Les nouvelles orientations de l’impérialisme français en Afrique

L’annonce, par simple communiqué, daté du 2 février 2020 de l’envoi de 600 militaires français supplémentaires (portant ainsi les forces de l’opération « Barkhane » à 5100 soldats) au Sahel a soulevé peu de débats contradictoires et encore moins d’oppositions. Aucune initiative militante n’a accompagné cette annonce. Pourtant la question de la clarification des buts de guerre de la France dans la région est posée explicitement par la France Insoumise depuis 2013[i] ou par le PCF depuis la même période. Le communiqué du Collectif Afrique du PCF daté du 28 novembre 2019 affirme par exemple : « la réponse militaire est un échec[ii].» Les différentes organisations dites « d’extrême-gauche » ont également dénoncées la présence française en Afrique de l’Ouest. Nous sommes donc dans une situation de « dénonciation sans action » au même moment où dans plusieurs pays de la région des manifestations populaires exigent le départ des troupes françaises de la région.

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