Le Corona Virus comme analyseur : Autopsie de la vulnérabilité systémique de la mondialisation capitaliste

Il y a les aléas et il y a la vulnérabilité conduisant aux catastrophes. La confusion entre ces deux questions est une des caractéristiques essentielles du discours officiel du gouvernement français (et de très nombreux autres). Il n’y a rien d’étonnant à cette confusion volontaire qui a comme fonction de masquer et de faire disparaître la seconde. Cette dernière fait en effet fonction d’analyseur des contradictions d’un système social, de révélateur du réel que l’idéologie dominante masque ou déforme habituellement et de miroir grossissant des inégalités et dominations qui le caractérisent.  Le centrage volontaire sur la dimension « catastrophe » diffuse en effet des images d’imprévisibilité, d’incertitude, d’absence de responsabilité humaine, etc. Le centrage sur la vulnérabilité interroge les causes économiques et sociales d’une situation, les raisons réelles de l’ensemble des conséquences d’une catastrophe et les intérêts économiques qui ont produit cette vulnérabilité. Que nous révèle la pandémie sur la vulnérabilité de notre monde dominé par la mondialisation capitaliste ?

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L’engagisme, ou comment maintenir la surexploitation liée à l’esclavage, sans esclavage formel

 Said Bouamama, entretien pour l’émission Frontline sur Radio FPP, diffusée le 24 janvier 2020, à l’occasion de la sortie de La Colère d’Abady, documentaire de Joy Banerjee ( 35 min. – 2020 ).

Peut être un mot pour savoir comment j’ai découvert l’engagisme. C’est arrivé dans ma trajectoire militante au moment ou je me mobilisai pour l’indépendance de la Kanaky, et où j’ai été surpris du faible mouvement de soutien à l’indépendance kanake, ici en France, y compris dans le monde qui se disait anticolonial, anti-impérialiste. J’ai voulu faire le point sur chacune des colonies françaises par un travail spécifique de recherche, et suis allé sur place pour rencontrer des militants. Et en arrivant là bas, en lisant, je suis tombé sur cette forme d’exploitation particulière qu’était l’engagisme, avec le constat d’une amnésie complète, comme si ça avait disparu de l’histoire et des mémoires.

L’engagisme, c’est formellement un contrat de travail. Un contrat de travail qui prend une forme de traitement exceptionnel, puisque ce sont des colonies françaises, et ces contrats de travail se basent sur des conditions qui sont complètement différentes du droit du travail de l’époque. Il s’inscrit dans la crise de l’esclavage, il apparaît avant l’abolition  de l’esclavagisme, au moment où on commence à avoir du mal à recruter des esclaves, parce qu’ils se révoltent, parce qu’ils maronnent, c’est-à-dire qu’ils fuient pour vivre en liberté à l’extérieur, parce qu’ils ont aussi des comportements de sabotage, et on commence à se poser la question : comment maintenir les colonies sans esclavage. Et donc l’engagisme est cette réflexion juridique et politique, qui va officiellement donner une couverture légale à en réalité une exploitation totale. Alors, elle prend la forme d’un contrat, qui a une double caractéristique : ce contrat impose des conditions qui obligent la personne à rester, c’est-à-dire qu’elle ne peut pas partir, quand bien même elle a théoriquement le droit de partir, elle est contrainte de ne pas partir… et secundo, sans aucun contrôle, outre que ce contrat est injuste et inégalitaire par rapport au droit du travail de l’époque, il est en plus accompagné de pratiques qui sont celles de l’époque esclavagiste, c’est à dire qu’en plus des faibles droits qu’ils ont, ces droits ne sont même pas respectés.

Cela va aboutir à une situation dans laquelle on a officiellement des salariés, mais qui sont en réalité dans une vie quotidienne d’esclaves en termes de logement, de conditions de travail, et en termes d’impossibilité de partir. Non pas une impossibilité juridique, mais une impossibilité pratique.

On a ainsi fait perdurer la dépendance totale aux maîtres et aux grandes plantations.

Il faut d’abord bien resituer l’engagisme comme une forme de domination qui avait vraiment la vocation de maintenir la surexploitation liée à l’esclavage, sans esclavage formel. Du coup, les colons vont tenter de toucher le maximum de personnes. Certains engagés étaient d’anciens esclaves. Initialement, c’était pensé et théorisé pour les anciens esclaves. C’était l’idée de les maintenir comme force de travail dans les plantations, avec officiellement l’abolition de l’esclavage, mais des conditions de travail qui soient celles de l’esclave. Ensuite, ça a touché majoritairement des Indiens, mais on a aussi des recrutements en Afrique, en fait, à l’origine, cela va être en fonction des opportunités. Et c’est parce que l’opportunité en Inde était plus facile qu’ailleurs, qu’on a autant d’Indiens. Du fait qu’il y ait eu des engagés qui soient d’anciens esclaves, on va aussi utiliser leurs savoir faire dans les plantations. Et c’est comme ça qu’on retrouve des contremaîtres. En réalité, l’oppression vécue par les esclaves affranchis dans leur passé va être réinjectée, et donc on va avoir toute une série de gens qui maitrisent l’économie de plantation et qui vont être là pour encadrer les engagés.

Entre descendants d’esclaves et descendants d’engagés, 

le piège de la concurrence des mémoires

Pour un certain nombre d’engagés, il y a eu un refoulement de la situation. On est passé par une phase de silence par rapport à ces questions là. Ça n’est que dans un mouvement beaucoup plus récent que les nouvelles générations, s’appuyant sur les anciennes, vont mettre en avant des revendications pour qu’on reparle de cela, mais il y a eu toute une période où on ne parlait pas de l’engagisme, au même moment où les descendants d’esclaves eux, avaient déjà amorcé ce travail de réappropriation mémorielle et formulé des revendications. Il y a donc une sorte de décalage historique entre les deux, avec le sentiment pour les descendants d’engagés, effectivement, de ne pas être reconnus alors que les descendants d’esclaves commençaient à l’être. D’où une concurrence qui est à mon avis explicable, mais non valable, une concurrence qui est liée au traitement différencié de la mémoire par le pouvoir colonial, et aujourd’hui par le pouvoir qui lui succède.

Ça montre toute la complexité du débat esclavagisme /engagisme. En réalité, il faut vraiment éviter le raisonnement binaire qui est de dire c’est la même chose ou c’est différent. C’est toute la différence entre l’analogie et la similitude. Engagisme et esclavagisme, oui il y a des analogies, et des analogies énormes. Est-ce que c’est une similitude ? Non, ça n’est pas une similitude. Ne serait ce que parce qu’avec l’engagisme, la domination change de forme pour maintenir le même fond. Donc ça n’est pas la même chose et c’est la même chose, et donc on n’est pas dans une coupure entre les deux.

Autre chose est la réaction des descendants. Pour bien la saisir, on le voit bien dans le documentaire La Colère d’Abady, il faut vraiment prendre en compte ce qu’est la violence de l’esclavage et de l’engagisme. C’était une violence totale. On avait beau avoir un contrat, on était dans l’impossibilité de faire respecter ce contrat et on était traité comme si on n’avait pas de contrat. Cette violence totale, elle va produire pour les descendants une vraie difficulté. Je revendique quoi ? Se comparer aux esclaves, c’est nier l’aspect contractuel. Nier cela, pour eux, peut donner l’impression de  défendre un statut particulier, une dignité particulière des parents. Ils n’étaient pas esclaves. Ils n’ont pas été mis en esclavage. Mais d’un autre côté, se contenter de cela, c’est ne pas pouvoir parler de l’exploitation.

Quant à la dimension culturelle, identitaire, les voyages du retour en Inde etc, l’engagisme (comme l’esclavagisme d’ailleurs), a signifié une dépersonnalisation des individus. Les conditions de vie, de travail, l’impossibilité de rentrer conduisaient les personnes à avoir l’impression d’être coupées, déracinées complètement, et donc avec l’impression que tout leur héritage était remis en cause.

Une des manières de réhabilitation pour les descendants, c’est de tenir à tout prix le lien avec  le passé. Et le lien avec le passé, c’est de considérer que, oui, on a une filiation et on peut retrouver une transmission. C’est pour cela que la dimension culturelle prend une place aussi importante aujourd’hui. Il me semble essentiel d’éviter le piège de l’idée de débats qui concerneraient le passé, qui ne concerneraient plus le présent. Ce qui est important avec l’engagisme, c’est de montrer la chaîne de continuité, ce qui ne veut pas dire que c’est la même chose dans toute la période, qui va de l’esclavage à l’engagisme puis au code de l’indigénat à l’époque coloniale. Autrement dit, on n’a pas eu un moment dans lequel d’un seul coup les États coloniaux et l’État français en particulier auraient pris conscience, auraient aboli l’esclavage, et on serait passé à l’égalité … non.  On a une chaîne, où effectivement on voit une diminution de l’ampleur de la domination, mais qui est liée aux contraintes du colonisateur, et non pas à une émancipation qui serait effective.  Montrer cela, ça nous permet aussi de poser les formes contemporaines que peut prendre cette forme de dépendance et de domination.

Recours variables à l’engagement dans les différentes colonies françaises

On a des cas d’engagisme quasiment dans toutes les dernières colonies françaises qu’on a aujourd’hui, celles qui ont été gardées, les vieilles colonies qui sont restées jusqu’à aujourd’hui des colonies, de la Guadeloupe à la Martinique…L’aspect quantitatif est très différent d’un endroit à l’autre, mais on a le même type de processus. Ce qui est logique, car il s’agissait de

maintenir une force de travail surexploitée malgré l’abolition de l’esclavage. Partout où il y a eu dans les colonies des grandes plantations, on a vu ce type de contrats.

Ce qui est extrêmement intéressant à regarder, c’est que l’ampleur de l’engagisme va dépendre de

l’attitude des anciens esclaves. Là où les anciens esclaves vont aller en masse dans des contrats de travail avec leur ancien employeur, et bien on va avoir peu d’engagisme. Là où les esclaves affranchis vont surtout refuser de rester salariés de leur ancien employeur, enfin de leur ancien maître, et bien on va avoir beaucoup d’engagisme. Et d’ailleurs, c’est à la même période où on fait voter une loi contre le vagabondage. Autrement dit : Si vous étiez un esclave affranchi et que vous refusiez d’avoir un point d’ancrage, donc de travailler pour un maître qui vous donnait la case, si vous refusiez cela, vous étiez considéré comme un vagabond. Dans des pays comme la Guyane et la Guadeloupe la masse des affranchis va décider de ne pas dépendre de l’ancien maître. On va donc y faire un appel plus important à l’engagisme. C’est vraiment une opération pour maintenir une force de travail surexploitée sans qu’elle puisse se libérer.

Si je peux me permettre une petite parenthèse, reprenant juste quelques concepts marxistes.

Marx nous explique qu’en terme d’exploitation, il y a trois formes de plus value : il y a la plus value d’extorsion, de travail non payé. Il y a augmenter la journée de travail et augmenter la productivité. Et il dit une troisième forme, qu’il n’étudie pas. Il la cite juste. Parce qu’il dit : moi ce qui m’intéresse, c’est un point de vue théorique, tel qu’il s’applique partout. Mais après, il faut revenir au concret. Et il dit une troisième forme : C’est lorsqu’on ne paye pas assez le travailleur pour qu’il puisse se reproduire. C’est-à-dire qu’on le paye en dessous de ce qu’il faut pour qu’il puisse manger, survivre… L’esclavagisme comme l’engagisme, c’est ce calcul-là. On ne va pas les payer, y compris en terme de reproduction. Pour les esclaves, on disait par exemple «  les 7 ans d’âge utiles ». C’est-à-dire qu’on considérait qu’il y avait 7 ans de productivité pour l’esclave, et après il allait mourir. Cette forme de travail-là, quand on regarde aujourd’hui la mondialisation telle qu’elle se produit, quand on regarde les délocalisation des entreprises, quand on regarde les conditions de travail dans un certain nombre de pays d’Afrique, officiellement il y a des contrats de travail, mais quand on regarde le niveau des salaires, on peut se dire on a une forme d’engagisme qui est en train de revenir. Et on retrouve des pratiques de cette époque là qui se mettent en place, la dépendance vis-à-vis des magasins, qui appartenaient aux maîtres et là qui appartiennent aux grandes entreprises, la dépendance pour le  logement etc. Le capitalisme d’aujourd’hui réinvente des formes de dépendance qui ressemblent, ce n’est pas la même chose, mais qui ressemblent à cette logique de l’engagisme.

Pour voir le documentaire La Colère d’Abady, pour organiser des projections-débats, contacter le réalisateur Joy Banerjee : joybanerjee@wanadoo.fr

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Les nouvelles orientations de l’impérialisme français en Afrique

L’annonce, par simple communiqué, daté du 2 février 2020 de l’envoi de 600 militaires français supplémentaires (portant ainsi les forces de l’opération « Barkhane » à 5100 soldats) au Sahel a soulevé peu de débats contradictoires et encore moins d’oppositions. Aucune initiative militante n’a accompagné cette annonce. Pourtant la question de la clarification des buts de guerre de la France dans la région est posée explicitement par la France Insoumise depuis 2013[i] ou par le PCF depuis la même période. Le communiqué du Collectif Afrique du PCF daté du 28 novembre 2019 affirme par exemple : « la réponse militaire est un échec[ii].» Les différentes organisations dites « d’extrême-gauche » ont également dénoncées la présence française en Afrique de l’Ouest. Nous sommes donc dans une situation de « dénonciation sans action » au même moment où dans plusieurs pays de la région des manifestations populaires exigent le départ des troupes françaises de la région.

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Mondialisation capitaliste, eurocentrisme et immigration Une prolétarisation du monde qui démasque le pseudo « postmodernisme » [Deuxième partie]

La régression sociale que constitue la mondialisation est d’une ampleur inégalée depuis le nazisme. Elle marque une mutation des rapports de force héritée justement de la victoire contre celui-ci. Elle accompagne la disparition des équilibres issus de la seconde guerre mondiale avec son axe bipolaire « est/ouest » mais aussi ses dynamiques de luttes de libération nationale et pour un « nouvel ordre économique international » c’est-à-dire contre le néocolonialisme,  d’oppositions aux guerres impérialistes, d’exigences d’un traitement égalitaire pour les composantes surexploitées des classes populaires (jeunes, femmes, immigrés et héritiers de l’immigration, etc.). Une telle régression n’a été possible qu’avec une préparation et  un accompagnement idéologique de longue durée visant à perturber les repères théoriques et idéologiques des dominés de la planète. La galaxie des théories dites « postmodernes » fut, selon nous, le véhicule principal de ce combat pour réimposer l’hégémonie culturelle des classes dominantes.

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Mondialisation capitaliste, eurocentrisme et immigration Une prolétarisation du monde qui démasque le pseudo « postmodernisme » [Première partie]

L’année 2019 a été marquée par des mouvements populaires sans précédents depuis des décennies dans de nombreux pays de la planète. De l’Algérie au Soudan en passant par le Liban, la France ou Haïti ces mouvements mettent en action des millions de manifestants. Dans la même année les coups d’Etat et offensives réactionnaires se sont multipliés, de même que les tentatives d’instrumentalisations et de détournements des grands mouvements populaires.  La perception chronologique de ces luttes que diffusent les médias empêche de prendre la mesure des enjeux communs que signifient ces mobilisations. De même la prégnance d’une grille de lecture euro-centrique masque l’entrée dans une nouvelle séquence historique du système impérialiste mondial et la reprise de l’initiative populaire qui l’accompagne. Comment comprendre ce nouveau cycle de lutte ? Peut-on les relier à une base matérielle commune ? Sont-elles déconnectées des discours idéologiques dominants ? Etc.

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Multiplicité et unité des violences islamophobes De quoi Claude Sinké est-il le nom ?

L’ancien militaire et ex-candidat du FN dans les Landes, Claude Sinké, a  avoué être l’auteur des tirs contre la mosquée de Bayonne ayant grièvement blessé deux fidèles. Fan d’Éric Zemmour, il s’estimait selon un de ses post facebook, en « guerre contre les islamistes ». La plupart des articles de presse centrent leurs analyses sur la question de sa santé mentale et/ou de son passé au Front National. Peu abordent celle du lien avec le contexte de banalisation de l’islamophobie qui se déploie depuis plusieurs décennies et de son accélération depuis la rentrée[i].  De quoi Claude Sinké est-il le nom ?

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La construction politique et idéologique de l’immigration comme problème

« Je crois dans notre droit d’asile, mais il est détourné de sa finalité par des réseaux, des gens qui manipulent. […] Nous n’avons pas le droit de ne pas regarder le sujet en face. Devons-nous être le parti bourgeois ou pas ? Les bourgeois ne croisent pas l’immigration. Ce sont les territoires les plus pauvres qui sont le réceptacle. Les classes populaires, elles, subissent le chômage, la pauvreté, mais elles subissent aussi ce sujet »

Emmanuel Macron, 16 septembre 2019

Le discours du président de la République sur « l’immigration » du 16 septembre 2019 n’est pas nouveau en soi. Il illustre un rituel désormais installé et se déclenchant à l’approche de chaque échéance électorale.  Les chefs de l’État successifs de ces dernières décennies se sont tous prêtés à ce rituel consistant à présenter l’immigration comme étant un « problème ». De Chirac à Hollande en passant par Sarkozy, ils ont tous eu leur « débat national » ou leur discours consacré à ce « problème ».  Cette transformation de l’immigration en « problème » est relayée par les médias de masse et « étayée » par de pseudos sondages. La construction politique et idéologique agit dès lors de manière performative c’est-à-dire fabrique la réalité sociale ou plus exactement la perception de la réalité sociale par le citoyen quelconque. Nous sommes ici en présence d’un des terrains essentiels de la lutte pour l’hégémonie culturelle dans laquelle la classe dominante gagne des batailles depuis plusieurs décennies au prix de l’intégration grandissante des thématiques d’extrême-droite dans le référentiel politique et médiatique dominant. 

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