Leçons et conséquences d’un été révélateur : la construction progressive des conditions d’un pogrome

Saïd Bouamama

L’été 2016 a été marqué par trois faits de nature différente : un ignoble attentat endeuille le pays le 14 juillet, une loi détruisant le code du travail massivement rejetée par la population et les travailleurs est votée le 21 juillet et un arrêté municipal interdisant l’accès à la plage pour les femmes portant un « burkini » est pris à Cannes, déclenchant en quelques jours une véritable épidémie d’arrêtés similaires dans d’autres villes. Les réactions sociales et les commentaires politiques et médiatiques qui ont suivis ces trois événements constituent un excellent analyseur de l’état de notre société, des contradictions qui la traversent et des intérêts qui s’y affrontent.

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De BDS à la CGT : Chronique d’une criminalisation par une politique de la peur

Saïd Bouamama

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La campagne politique de criminalisation de la CGT et la tentative d’interdire une manifestation syndicale sont des caractéristiques notables de la période. Le principal syndicat ouvrier de France est explicitement accusé par un préfet et implicitement par un ministre de complicité au moins passive avec les dits « casseurs ». La logique en œuvre n’est pas nouvelle. Elle a été largement utilisée par le passé et dans le présent contre les militants et organisations soutenant la lutte du peuple palestinien ou contre des militants et organisations issus de l’immigration. Dans les deux cas il s’agit de produire politiquement et médiatiquement un « ennemi public » autorisant la prise de mesures d’exceptions durables au prétexte de protéger la société et ses « valeurs républicaines».

De l’ennemi civilisationnel…

Les systèmes de domination ont consubstantiellement besoin de susciter la peur et de mettre en scène un péril.  Ne pouvant pas se présenter pour ce qu’ils sont, ils sont contraints de se légitimer par cette menace construite de laquelle ils affirment nous préserver. Devant masquer leur violence structurelle et systémique, ils ont besoin d’une figure de la menace pour justifier les répressions contre les résistances à ces violences premières.  Au plus la légitimité d’un pouvoir d’État est en difficulté, au plus la production d’un ou de plusieurs ennemis publics est nécessaire. A ce titre la multiplication des discours de désignation des ennemis est un révélateur d’une crise de légitimité.

A l’échelle internationale c’est l’absence de légitimité des nouvelles guerres coloniales pour le pétrole, le gaz et les minerais stratégiques, qui conduit à la production d’un « ennemi civilisationnel » avec la figure du « musulman ». Du Choc des civilisations de Samuel Huntington à l’ « axe du mal » de Georges Bush nous avons la déclinaison du champ théorique au champ de la propagande de ce processus de production d’un ennemi civilisationnel.

Le premier théorise dès les premières lignes de la préface du Choc des civilisations :

« Les conflits entre groupes issus de différentes civilisations sont en passe de devenir la donnée de base de la politique globale. » (1)

Le second traduit cette thèse dans le langage de la propagande :

« Les Etats comme ceux-là [l’Iran et l’Irak], et leurs alliés terroristes, constituent un axe du mal, s’armant pour menacer la paix du monde. » (2)

Le Philosophe Marc Crépon a mis en évidence l’objectif principal de la démonstration « scientifique » d’Huntington : « Savoir de qui nous devons avoir peur » (3)

Une fois l’ennemi désigné, la chaîne des relais visant à transformer cette thèse en « arôme idéologique immédiat », pour reprendre l’expression d’Antonio Gramsci, peut se déployer. Les médias sont, bien entendu, le premier relais de diffusion. Donnons quelques exemples :

1) Le Nouvel Observateur titre un des hors-série « La guerre des Dieux » (4)  avec trois sous-titres « Le conflit des valeurs est-il inéluctable ? Les droits de l’homme sont-ils universels ? Le choc des huit civilisations majeures » Même le nombre de civilisations est emprunté à Huntington.

2) L’hebdomadaire Le Point lui fait écho avec un numéro portant comme titre : « Les chrétiens face à l’Islam, enquête sur un choc mondial». (5) La reprise du mot « choc » et de l’adjectif qualificatif « mondial » est en lien direct avec la théorie d’Huntington.

3) L’hebdomadaire « Valeurs actuelles » tire lui des conclusions guerrières : « La France en guerre, – contre la barbarie au nom de l’Islam, – contre la barbarie antisémite, – contre l’aveuglement des élites». (6) La référence à « l’axe du mal » de Bush est évidente.

Les trois étapes de la théorie du choc des civilisations sont ainsi présentes : l’annonce d’un péril ; la désignation d’un ennemi ; l’appel à l’action virile et guerrière. Bien sûr la désignation de l’ennemi peut se moduler en fonction des préoccupations tactiques. Si globalement l’Islam est l’ennemi, des nuances sont apportées pour les « pays modérés ». La distinction binaire entre « modérés » et « radicaux » recouvre entièrement les intérêts économiques et géostratégiques états-uniens. Ainsi l’Arabie Saoudite et les monarchies pétrolières sont considérées comme modérées, alors que la Syrie et l’Iran sont placés dans l’axe du mal.

La presse européenne en général et française en particulier a été un relais de la théorie du choc des civilisations et de la production de l’ennemi qui l’accompagne. Reproduisant les canevas, les logiques, les leitmotive des grands médias états-uniens, elle a contribué à produire un « choc des représentations » :

« Après les attentats du 11 septembre 2001, les chaînes américaines, par l’intermédiaire de leurs réseaux dominants de couverture et de diffusion, se sont surimposées comme référentes des autres grands médias occidentaux selon le schéma inapproprié, inadapté et idéologiquement fabriqué du « choc des civilisations » : le mal absolu venait du Proche et du Moyen-Orient dont il fallait se protéger et se différencier en faisant retour aux ethnotypes de l’orientalisme le plus éculé. Transposé sur le plan de la fabrication des images, cet impératif idéologique a fortement contribué à la fabrication d’un « choc des représentations. » (7)

…à l’ennemi syndical

Si des Etats sont désignés, l’ennemi civilisationnel ne se limite pas à ceux-ci. Sont ainsi inclus dans « l’axe du mal » des organisations politiques comme le Hezbollah et le Hamas. Plus largement encore tous ceux qui s’opposent aux politiques étrangères occidentales sont l’objet d’un soupçon de complicité, active ou passive, objective ou subjective, consciente ou non, etc., avec les « terroristes », les « islamistes »,  etc. La géométrie variable de l’axe du mal permet ainsi une adaptation à toutes les priorités tactiques.

Donnons quelques exemples récents. Le délégué interministériel à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme (DILCRA) Gilles Clavreul accuse, dans une tribune publiée sur son compte Facebook, mon organisation (le Front Uni des Immigrations et des Quartiers Populaires- FUIQP) et aussi le Parti des Indigènes de la République (PIR) et le Collectif Contre l’Islamophobie en France (CCIF), d’être « antidémocratiques, racistes et antisémites » : « sous couleur d’un antiracisme perverti, cette offensive vise uniquement à légitimer l’islamisme, à défendre des prédicateurs fondamentalistes et à piéger la jeunesse des quartiers dans une radicalité sans issue ». (8)

Critiquer la politique gouvernementale envers les Rroms, la politique d’intervention militaire en Afrique et au Moyen-Orient, l’islamophobie, etc., suffit à faire de vous un « antidémocratique, raciste et antisémite ».

Autre exemple mais cible similaire : les militants de la campagne Boycott-Désinvestissement-Sanctions (BDS). Cette fois c’est Manuel Valls qui monte au créneau : « Nous prendrons toutes les mesures nécessaires pour condamner ces campagnes » annonce-t-il à l’assemblée nationale le 16 décembre 2015. Il répondait en l’approuvant à l’intervention du député sioniste UDI Meyer Habib qui accuse le Boycott de créer un climat de haine en France. « A-t-on oublié qu’en janvier c’est un Hyper Cacher que Coulibaly a pris pour cible ? On stigmatise avant de tuer ». (9)

Des militants s’opposant aux pratiques coloniales d’un État deviennent ainsi des complices directs du terrorisme.

Le 27 avril 2016 c’est au tour de Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’éducation de déclarer à l’assemblée nationale en critique de l’initiative d’un « camp d’été décolonial » réservé aux « personnes subissant à titre personnel le racisme d’Etat en contexte français» que « ces initiatives (…) confortent une vision racisée et raciste de la société ». (10)

La volonté de réunir des personnes vivant la même injustice est devenue dans la bouche de la ministre une vision raciste du monde. A ce titre les mouvements féministes organisant des réunions non mixtes seront bientôt cataloguées comme « sexistes ».

Depuis l’arrivée de ce gouvernement à la tête du pays, on ne compte plus les déclarations de ministres ou de délégués interministériels qui annoncent le péril « communautariste » et désignent un ennemi qu’il convient de réprimer urgemment. Le relais médiatique assure à chacune de ces déclarations une diffusion massive laissant accréditer la véracité du péril. La préparation de l’opinion étant faite, il ne reste plus que le prétexte pour déclencher une remise en cause du droit de manifester. C’est alors au tour d’un préfet ou du ministre de l’intérieur d’entrer en scène en invoquant les risques de violence. Ainsi la manifestation prévue à Paris le 19 juillet 2014 en soutien eu peuple palestinien est-elle interdite « au vu des risques graves de trouble à l’ordre public qu’engendrerait sa tenue dans un contexte de tension accrue ». (11)

Le rappel de ces déclarations et faits est nécessaire pour prendre la mesure du scénario qui s’est déployé pour tenter d’interdire une manifestation syndicale le 23 juin dernier au motif que les manifestations précédentes ont « donné lieu à d’importants débordements et à de graves violences ». (12)

Le prétexte déclencheur est donc similaire. Il est mis en avant après le même scénario en trois phases : annonce d’un péril, désignation d’une cible ennemie et relai médiatique.

L’utilisation de la peur comme outil politique n’est pas une pratique neuve. Le journaliste états-unien Henry Louis Mencken déclarait déjà au début du siècle dernier que « le but de la politique est de garder la population inquiète et donc en demande d’être mise en sécurité, en la menaçant d’une série ininterrompue de monstres ». (13)

De la « menace juive» et du « péril rouge » des nazis au « péril jaune » des justificateurs des interventions impérialistes en Chine au début du vingtième siècle, en passant par les « armes de destruction massive » de Saddam Hussein et par le danger d’une « invasion migratoire », la politique de la peur est une réalité indéniable.

La communication gouvernementale anxiogène n’a pas manqué à l’endroit des manifestations contre la loi El Khomri. Le péril est ici de nature économique. L’abandon de la loi conduirait à une remise en cause du redressement de l’économie française que Hollande perçoit et répète à longueur d’antennes.

Curieusement ce péril est exactement le même que celui que souligne le FMI par la bouche de sa présidente Christine Lagarde qui encourage la France à aller plus loin dans les réformes.

« L’économie française est en train de se redresser, mais d’importants efforts sont toujours nécessaires pour renforcer la création d’emplois et mettre les finances publiques sur une voie plus soutenable » note l’évaluation annuelle du FMI pour l’année 2015. Les efforts supplémentaires nécessaires sont explicitement cités : « réformer les normes de l’assurance-chômage », « rallongeant la période minimale de cotisation qui est actuellement de quatre mois », « renforcer le soutien à la recherche d’emploi », faciliter la régulation pour les start-up et les auto-entrepreneurs », « réduire encore plus le déficit budgétaire afin de garantir que la dette, toujours en hausse, se retrouve sur une ferme trajectoire à la baisse. » (14)

Avec de tels objectifs, le droit du travail devient un obstacle à faire sauter entièrement afin d’ouvrir la voie à des accords entreprise par entreprise. Maintenir une régulation même minimum serait un péril pour une économie fragile. Ceux qui nient cette évidence ultralibérale seraient soit des inconscients, soit des irresponsables, soit des égoïstes défendant leur propre intérêt. Pierre Gattaz considère ainsi que « le signe CGT est égal à chômage ». (15)

La désignation de l’ennemi Cégétiste

Décrivant la fabrique d’un ennemi en temps de guerre, le livre La construction de l’ennemi  précise : « La figure de l’ennemi prépare, accompagne et soutient l’effort de guerre. Des rhétoriques et des scénographies la construisent. Des savoirs à prétentions scientifiques ou religieuses la légitiment. Des médias la transmettent. » (16)

Force est de constater que la même logique est repérable dans les discours politiques et médiatiques portant sur la CGT dans le mouvement social en cours. Il est vrai que pour ce gouvernement nous serions en guerre depuis le 11 janvier.

Ainsi le président du MEDEF appelle le 30 mai dans le journal Le Monde à ne pas céder « au chantage, aux violences, à l’intimidation, à la terreur » et à résister à des « minorités qui se comportent un peu comme des voyous, comme des terroristes.» (17)

Le 15 juin le premier ministre dénonce l’attitude « ambigüe» du service d’ordre de la CGT à l’endroit des « casseurs qui veulent sans doute tuer ». (18)

Le 19 juin c’est au tour du ministre de l’intérieur Bernard Cazeneuve d’accuser : « Le mardi 14 juin des militants de la CGT ont pris violemment à partie les forces de l’ordre au point de dispersion pourtant convenu avec les organisateurs ». (19)

Le 21 juin c’est au tour du syndicat de police Alliance d’exiger «le report de cette manifestation comme d’ailleurs de tout rassemblement statique car nos collègues sont sur tous les fronts et sont épuisés, usés et fatigués. Ils vivent d’autant plus mal ces manifestations qu’elles sont répétitives et très violentes ». (20)

La désignation de l’ennemi CGT a été précédée par une couverture médiatique quasi-consensuelle visant à soutenir la loi travail comme nécessaire et incontournable pour combattre le chômage. L’argument clef récurrent quel que soit le média est martelé en permanence : le chômage serait dû en grande partie à la « rigidité » et à la « lourdeur » du code du travail.

Dès le 9 septembre 2015 Arnaud Leparmentier dans Le Monde appelle à « passer en force ». Il décrit ainsi son « espoir » : « Comme souvent, nous nous sommes mis à espérer. Avec le rapport Combrexelle, la France socialiste va s’attaquer au Code du travail. Enfin un mouvement pour combattre cette préférence nationale qu’est le chômage ! […] La France s’attaque, veut-on espérer, au sujet comme l’ont fait toutes les social-démocraties apaisées de la vieille Europe. En passant en force. Courageusement. » (21)

L’argument du MEDEF est repris tel quel sans aucune nuance critique. Le président de celui-ci Pierre Gattaz considère en effet que « L’attente créée par la loi El Khomri est grande, à la mesure des blocages que vivent les chefs d’entreprise et de la crise du marché de l’emploi ». (22)

Le second acte de la pièce médiatique consiste à expliquer les oppositions à la loi. Celles-ci ne sont, bien entendu, pas abordées comme une défense des intérêts des salariés. Elles sont soit le fait d’un corporatisme syndical, soit le fait d’une incompréhension, soit enfin le fait d’une minorité qui ne serait même pas concernée comme les « jeunes » et les « fonctionnaires ».

Le troisième acte est le centrage des couvertures sur les conséquences catastrophiques pour les usagers, c’est-à-dire le choix d’aborder les sujets sous l’angle des conséquences du mouvement en éludant quasi-complètement celui des causes. Le vocabulaire des journalistes fait, sur cet aspect, preuve d’une grande diversité : pagaille, galère, chaos, etc. Toujours sous l’angle des conséquences, on trouve la focalisation sur les « casseurs » et les « violences » permettant de passer sous silence l’ampleur des mobilisations.

Il reste à tirer les conclusions dans un dernier acte à l’image de Nathalie Saint-Cricq dans le Journal de 20 h de France 2 en accusant doctement la CGT de « jouer l’explosion sociale [et de] prendre finalement la responsabilité qu’il y ait un accident, un blessé ou un mort ». (23)

Donnons le dernier mot à l’hebdomadaire Le Point qui lance le 26 mai un sondage en ligne avec une question significative : « la CGT est-elle un syndicat dépassé et dangereux pour la France ? » (24)

Le résultat est bien sûr à l’avenant : 47.473 Oui contre 4.851 NON.

Pour la quasi-totalité de la presse comme pour le gouvernement il y a un péril indiscutable, un ennemi désigné et le besoin d’une réponse ferme et virile.

Le besoin d’ennemis révèle une crise de légitimité ouvrant à une tentation totalitaire qu’il ne faut pas sous-estimer. Selon le bilan du ministre de l’intérieur se sont 1300 manifestants qui ont été interpellés depuis le début du mouvement se traduisant par 819 gardes à vue et « 51 personnes ont été condamnées en comparution immédiate, souvent à de lourdes peines ». (25)

Ces chiffres sont à la hauteur de la délégitimation de la politique économique menée par le gouvernement avec les encouragements du MEDEF, de l’Union Européenne et du Fond Monétaire International. D’autres « ennemis » ont été construits antérieurement et parallèlement, en particulier contre les mouvements de soutien au peuple palestinien et contre les associations dénonçant les violences policières. A ne pas prendre en compte les liens qui relient les différentes catégories criminalisées, c’est la capacité de résistance commune qui est affaiblie. Ne nous trompons pas, la notion d’ennemi est extensive.

Notes:

i Samuel Huntington, Le Choc des civilisations, Odile Jacob, Paris, 1997, p.9.

ii Georges Bush, discours du 29 janvier 2002, https://georgewbush-whitehouse.archives.gov/news/releases/2002/01/20020129-11.html, consulté le premier juillet à 14h et traduit par nos soins.

iii Marc Crépon, L’imposture du Choc des civilisations, Pleins feux, Paris, 2002, p. 66.

iv Nouvel Observateur, La guerre des Dieux, Hors-série, n° 46, janvier 2002.

v Le point, Les chrétiens face à l’Islam. Enquête sur un choc mondial, n° 2217, 5 mars 2015.

vi Valeurs actuelles, n° 4077, du 15 au 21 janvier 2015.

vii Richard Labévière, Choc des civilisations, choc des représentations et ruses de la raison médiatique, Hermès la Revue, n° 55, 2009/3, p. 172.

viii Fouad Bahri, Gilles Clavreul tacle les associations antiracistes décoloniales, https://www.zamanfrance.fr/article/gilles-clavreul-tacle-associations-antiracistes-decoloniales-19890.html, consulté le 1er juillet à 16 h.

ix Manuel Valls, réponse aux questions au gouvernement à l’assemblée nationale, 16 décembre 2015, http://www.lcp.fr/la-politique-en-video/mouvement-bds-manuel-valls-condamne-toutes-les-campagnes-de-boycott-legard-des, consulté le 1er juillet à 17 h 30.

x Najat Valaud Belkacem, réponse aux questions au gouvernement à l’assemblée nationale, 27 avril 2016, http://www.lcp.fr/la-politique-en-video/camp-dete-decolonial-vallaud-belkacem-condamne-absolument-des-initiatives, consulté le 1er juillet à 19 h.

xi A Paris, le tribunal interdit la manifestation en soutien à Gaza, Le Monde du 18 juillet 2014,
http://www.lemonde.fr/politique/article/2014/07/18/cazeneuve-prone-l-interdiction-de-la-manifestation-propalestinienne-a-paris-samedi_4459324_823448.html, consulté le 2 juillet à 8 h.

xii Catherine Gasté, Loi Travail : la préfecture interdit la manifestation… durant quelques heures, http://www.leparisien.fr/economie/loi-travail-la-prefecture-interdit-la-manifestation-de-jeudi-22-06-2016-5904335.php, consulté le 2 juillet à 10 h.

xiii
Henry Louis Mencken, Mencken Chresthomathy : His own Selection of his Choicest Writing, Vintage, New-York, 1982, p. 29. (traduit par nos soins).

xiv
Christine Lagarde, Pour le FMI, la loi El Khomri n’est pas suffisante, Valeurs actuelles du 26 mai 2016, http://www.valeursactuelles.com/economie/pour-le-fmi-la-loi-el-khomri-nest-pas-suffisante-62032, consulté le 2 juillet à 11 h 15.

xv
Pierre Gattaz, Le sigle CGT égale à chômage, Interview au Monde du 30 mai 2016, http://www.lemonde.fr/economie-francaise/article/2016/05/30/la-charge-de-pierre-gattaz-contre-la-cgt-ils-se-comportent-comme-des-voyous_4928844_1656968.html, consulté le 2 juillet à 13 h.

xvi
Reinhard Johler, Freddy Raphaël et Patrick Schmoll (dir.), La construction de l’ennemi, Néothèque, Strasbourg, 2009, quatrième de couverture.

xvii
Pierre Gattaz, Le sigle CGT égale à chômage, Interview au Monde du 30 mai 2016, op.cit.

xviii
Manuel Valls, La CGT « ambigüe », les casseurs veulent « tuer des policiers », http://www.valeursactuelles.com/societe/valls-la-cgt-ambigue-les-casseurs-veulent-tuer-des-policiers-62677, consulté le 2 juillet à 15 h

xix
Bernard Cazeneuve, communiqué de presse du 19 juin 2016, http://www.leparisien.fr/economie/cazeneuve-des-militants-cgt-ont-pris-violemment-a-partie-la-police-19-06-2016-5897699.php, consulté le 2 juillet à 15 h 30.

xx
Interview de Frédéric Lagache au journal Le Monde du 21 juin 2016, http://www.lemonde.fr/police-justice/article/2016/06/21/loi-travail-le-syndicat-alliance-demande-un-report-de-la-manifestation-de-jeudi_4954711_1653578.html, consulté le 2 juillet à 17 h.

xxi
Arnaud Leparmentier, « Chiffons rouges » sociaux, Le Monde du 9 septembre 2015, http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/09/09/chiffons-rouges-sociaux_4749623_3232.html, consulté le 2 juillet à 17 h 45.

xxii
Pierre Gattaz, http://www.medef-gironde.fr/soyons-ambitieux-sur-la-loi-el-khomri-pour-enfin-faire-baisser-le-chomage.html, consulté le 2 juillet à 18h15.

xxiii
Nathalie Saint-Cricq, Journal de 20 h de France 2 du 23 mai 2016, http://television.telerama.fr/television/pour-france-2-la-radicalisation-de-la-cgt-est-vouee-a-l-echec,143019.php, consulté le 2 juillet à 19 h.

xxiv
Sondage en ligne de l’hebdomadaire Le Point, http://www.lepoint.fr/sondages-oui-non/la-cgt-est-elle-un-syndicat-depasse-et-dangereux-pour-la-france-26-05-2016-2042145_1923.php, consulté le 2 juillet à 19 h 45.

xxv
Déclaration de Bernard Cazeneuve à Renne, http://www.20minutes.fr/rennes/1845859-20160515-loi-travail-cazeneuve-annonce-1300-interpellations-depuis-debut-manifestations, consulté le 2 juillet 20 h 30.

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Le traitement médiatique du mouvement social : Casseurs et prises d’otage

Saïd Bouamama

Le mouvement de contestation de la loi El Khomri fait la Une des médias lourds depuis plusieurs semaines. L’inscription dans la durée lui donne une dimension d’analyseur de ces  médias qui plus que jamais apparaissent comme remplissant une fonction sociale précise, celle que Serge Halimi a dénommé « nouveaux chiens de garde[1] » par paraphrase de Paul Nizan[2] qui attribuait cette fonction aux « philosophes » au service des classes dominantes. Sans être exhaustif, l’analyse de trois leitmotivs médiatiques permet d’interroger la production quotidienne d’une vision dominante qui en dépit de son vernis d’objectivité participe des luttes sociales en cours.

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Une violence de casseurs et de la CGT

Le discours sur les « casseurs » est le premier leitmotiv se déployant à longueur d’antennes. Il s’inscrit dans un discours plus général sur la « montée de la violence » irrationnelle et/ou illégitime qui depuis des décennies est mis en avant pour justifier un tournant sécuritaire. Il s’agit de produire de la peur pour susciter une demande de « sécurité ». Pour que ce processus d’émergence d’une demande sécuritaire puisse se déployer, il est nécessaire de construire la violence constatée comme étant une « violence sans cause » c’est-à-dire comme une violence pathologique et/ou résultante de la stratégie d’une minorité invisible.

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Colonialisme, néocolonialisme et balkanisation : les trois âges d’une domination

Saïd Bouamama

Irak, Lybie, Soudan, Somalie, etc., la liste des nations éclatées en morceaux suite à une guerre et à une intervention militaire états-unienne et/ou européenne ne cesse de grandir. Au colonialisme direct d’un « premier âge » du capitalisme et au néocolonialisme d’un « second âge » semble succéder le « troisième âge » de la balkanisation. En parallèle, une mutation des formes du racisme peut être constatée. Au racisme biologique a succédé le racisme culturaliste après la seconde guerre mondiale et ce dernier tend depuis plusieurs décennies à se décliner à partir du religieux sous la forme dominante pour l’instant de l’islamophobie. Nous sommes, selon nous, en présence de trois historicités en articulation étroite : celle du système économique, celle des formes politiques de la domination et celle des idéologies de légitimation.

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La planification d’une déportation de masse : Chronique de « l’ensauvagement » de l’UE

7 avril 2016

Dans un silence médiatique et politique assourdissant, les premiers bateaux transportant plusieurs centaines de réfugiés ont commencé la mise en pratique de la plus importante déportation de masse en Europe occidentale depuis la seconde guerre mondiale. Il s’agit ni plus ni moins que d’un nouveau crime historique de l’Union Européenne. Que celui-ci soit légal (en vertu de l’accord signé avec la Turquie) ne change bien entendu rien à son caractère violent et attentatoire aux droits humains. Nous avons affaire ici à un nouveau palier de « l’ensauvagement » de l’Europe riche pour paraphraser Aimé Césaire. Aux portes de cette Europe se multiplient et se multiplieront les camps financés par l’Union Européenne et gérés par Le grand démocrate Erdogan.

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L’accord avec Ankara : une marchandisation des réfugiés

Lundi 4 avril, 202 réfugiés quittent contre leur gré les îles grecques de Lesbios et Chios et sont débarqués dans le port turc de Dikili. La composition du groupe est un véritable panorama de la misère et de l’injustice mondiale actuelle : Pakistan, Afghanistan, Congo, Sri Lanka, Bangladesh, Inde, Irak, Somali, Côte d’Ivoire, Syrie. Cette première déportation en annonce de nombreuses autres en vertu de l’accord signé entre la Turquie et l’Union Européenne le 18 mars 2016. Rarement un accord n’a été mis en application aussi rapidement : dès le 20 mars la frontière entre la Turquie et la Grèce est fermée, c’est-à-dire que désormais les nouveaux réfugiés peuvent être directement refoulés vers la Turquie ; quinze jours après débute la première déportation. Il est vrai en revanche que la conclusion de l’accord a été longue du fait du marchandage sur les vies humaines qui a caractérisé les négociations.

Du côté de l’Union Européenne l’enjeu est de sous-traiter ou d’externaliser la politique de refoulement et de répression des réfugiés. Une telle pratique n’est pas nouvelle. Elle est au cœur des accords qu’impose l’Union Européenne aux pays africains pour faire de ceux-ci des gardes-chiourmes frontaliers (i). Elle est la mission première de l’agence FRONTEX consistant à« délocaliser peu à peu les frontières extérieures de l’UE vers l’Est et vers le Sud pour « mieux repousser les migrants (ii) » ». Tout en continuant ses politiques de pillages et de guerres, l’Union Européenne se dédouane ainsi des conséquences de sa politique étrangère impérialiste.

Du côté turc l’enjeu est également de taille. Les rares couvertures médiatiques de l’accord insistent sur l’aide de 6 milliards d’euros accordée à la Turquie pour cette sale besogne. Or cette aide n’est que l’arbre qui cache la forêt. Elle n’est ni scandaleuse, ni démesurée au regard ce que signifierait un accueil digne de cette « misère du monde » produite par las Etats riches. En revanche, d’autres parties de l’accord sont étrangement passées sous silence. En premier lieu la Turquie se voit attribuer le label de « pays sûr » c’est-à-dire répondant aux critères de protection des réfugiés liés au droit d’asile. Voici ce qu’en pense Jean-François Dubost, un juriste d’Amnesty International :

« Cet accord marchande les réfugiés […] Il suppose que la Turquie est un pays sûr pour les réfugiés. Or nous n’avons de cesse de montrer, preuves à l’appui, que la Turquie refoule les réfugiés vers l’Afghanistan et la Syrie de façon assez massive […] Vraisemblablement, ces personnes ne resteront pas en Turquie parce que les conditions de protection n’y sont pas réunies. Elles vont donc chercher de nouvelles routes, plus dangereuses. On peut penser peut-être à des départs, à nouveau, depuis la Libye (iii) »

En second lieu la Turquie se voit offrir ainsi blanc-seing pour la « gestion de la question kurde ». La chancelière Merkel le révèle quelques jours avant la signature de l’accord en soulignant qu’ « Il va de soi que face à la Turquie nous devons mettre en avant nos convictions sur la protection de la liberté de la presse ou le traitement des Kurdes (iv) ». Rarement une hypocrisie a été aussi grande, quand on sait que l’instauration du couvre-feu dans plusieurs régions kurdes du sud-est du pays a fait déjà des centaines de victimes majoritairement civiles. Les deux vice-présidents du Parti Démocratique des Peuples (HDP) résument comme suit la signification de l’accord de déportation :

« Il s’agit d’un marchandage sur le dos des réfugiés. L’Europe ferme volontairement les yeux devant la violation des droits de l’homme en Turquie (v). »

Plusieurs associations humanitaires ont refusé d’accompagner l’accord qu’elles estiment contradictoire avec les lois internationales du droit d’asile. Medecins Sans Frontières a décidé de suspendre ses activités sur les îles de Lesbos et de Samos en Grèce pour ne pas être complice de l’accord. Sa conseillère en affaire humanitaire, Aurélie Ponthieu explique cette décision comme suit :

 « Ces calculs grossiers réduisent les individus à de simples chiffres, leur retirent tout traitement humain et droit d’asile. Ces gens ne sont pas des chiffres ; ce sont des femmes, des enfants, des familles. Environ 88% des personnes qui empruntent cette route sont en quête de sécurité en Europe, et plus de la moitié d’entre eux sont des femmes et des enfants. Ils devraient être traités humainement et dignement (vi). »

Marie Elisabeth Ingres, chef de mission pour la Grèce de cette ONG est encore plus explicite.« Nous refusons de prendre part, précise-t-elle, à un système qui bafoue les besoins humanitaires des demandeurs d’asile […] Nous ne laisserons pas notre aide être instrumentalisée en faveur de déportation de masse (vii) ».

Le son de cloche est identique pour l’International Rescue Committee et le Conseil norvégien (viii) pour les réfugiés. Même l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR) refuse de s’impliquer dans ce qu’elle caractérise comme une mise en « détention des réfugiés ».

Les réfugiés sont lucides sur le sort qui leur est réservé : mardi 22 mars, 4 jours après la signature de l’accord un réfugié désespéré s’immole par le feu dans le camp d’Indomeni à la frontière entre la Grèce et la Macédoine pour protester contre cette situation de parcage à la frontière dans des conditions inhumaines.

Comment simplement penser qu’une Turquie qui accueille déjà 3 millions de réfugiés puisse en accueillir des dizaines de milliers supplémentaires dans des conditions dignes ? La vérité crue s’impose : l’accueil sera inévitablement une détention de masse dans des camps sous surveillance militaire. Les victimes de nos guerres et de nos pillages sont ainsi transformées en coupables à surveiller et à enfermer. Les camps de la honte font désormais partis du paysage légal de la grande Europe.

La construction médiatique de l’indifférence publique

La photo du petit Aylan Kurdi, un enfant syrien de 3 ans échoué sur la plage de Bodrum, était à la une de tous les journaux européens le 3 septembre dernier. Le quotidien espagnol El Pais titrait en Une : « l’image qui ébranle toute l’Europe ». De nombreuses manifestations spontanées dans plusieurs pays d’Europe semblaient souligner une prise de conscience de l’opinion publique que le quotidien britannique « The Independent » résumait comme suit : « Si les images, incroyablement bouleversantes, du corps d’un enfant syrien échoué sur une plage ne conduisent pas l’Europe à changer d’attitude par rapport aux réfugiés, qu’est-ce qui pourra le faire ? (ix)  »

A peine 6 mois plus tard l’accord de la honte est signé dans une indifférence générale pour le mieux et avec une approbation portant un soulagement pour le pire. Entre temps la couverture médiatique de la question a été marquée par trois discours significatifs : celui de l’invasion, de l’infiltration terroriste et celui des violences sexistes.

La multiplication des images chocs sans explications accompagnatrices et mélangeant allègrement les lieux et les circonstances est la forme dominante de la couverture médiatique de la figure du réfugié : train pris d’assaut par plusieurs milliers de réfugiés en Hongrie, longues files se dirigeant vers la frontière serbe, camps surchargés aux différentes frontières, etc. Toutes ces images accréditent l’idée d’une invasion massive menaçant l’Europe. Une nouvelle fois, le discours médiatique présente des résultats (concentrations aux frontières, tentatives désespérées de franchir des barbelés) sans en souligner les causes : les politiques de fermeture des frontières faisant effet d’accumulation aux points de passage.
Une telle couverture médiatique n’est pas nouvelle mais elle a pris ces derniers mois une dimension anxiogène du fait de sa quotidienneté. Déjà fin 2015 un rapport du Réseau du journalisme éthique (Ethical Journalism Network) concernant 14 pays européens résume cette couverture comme se réalisant avec « un langage détaché et des discours sur des invasions ». Le rapport souligne également que la reprise sans déconstruction des réactions racistes de différents dirigeants et hommes politiques européens a également contribué à accréditer l’idée d’une invasion. Enfin il mentionne l’usage immodéré des hyperboles qui renforce encore le climat anxiogène de la couverture médiatique (x).
Les chiffres pour leur part révèlent une toute autre réalité. Si effectivement près de 5 millions de Syriens ont été contraints de fuir la guerre depuis 2011, ils sont essentiellement réfugiés en Turquie (2.7 millions) et au Liban (1 million). La France pour sa part a « généreusement » accueillis 10 000 syriens depuis 2011 selon les chiffres de l’OFPRA. Quant à la dernière arrivée massive de ces derniers mois, l’Organisation Internationale pour les Migrants (OIM) le Haut-Commissariat pour les Réfugiés de l’ONU (HCR) l’évalue à 1 005 504 personnes pour l’ensemble de l’Europe pour l’année 2015 (xi).
La situation n’est pas étonnante au regard des données disponibles sur l’ensemble des réfugiés au niveau mondial. Elle se résume comme suit : la quasi-totalité des réfugiés sont accueillis par des pays pauvres. Argumentant la nécessité d’une répartition plus équitable des réfugiés, le haut-commissaire aux réfugiés des Nations-Unies Filippo Grandi utilise l’image suivante : « Si l’Europe devait accueillir le même pourcentage de réfugiés que le Liban par rapport à sa population, il faudrait qu’elle héberge 100 millions de réfugiés (xii). »
Non seulement il n’y a aucun danger d’invasion, mais l’Europe est à la fois par ses politiques économiques et militaires une des principales causes des exils forcés et une des régions les moins accueillantes du monde. Contribuer fortement à produire la misère du monde en refusant de l’accueillir ensuite, telle est la réalité de l’Union Européenne.

Le discours de l’invasion est complété par celui du danger terroriste. Il a suffi qu’un des auteurs des attentats du 13 novembre soit passé par la frontière grecque en se présentant comme réfugié syrien pour que se développe une campagne sur le « danger terroriste » nécessitant une fermeture encore plus drastique des frontières aux réfugiés. Un tel amalgame est logique avec l’analyse erronée du terrorisme comme issu uniquement d’un « virus extérieur ». Il occulte que la grande majorité des « terroristes » agissant en Europe sont européens et sont une production de nos sociétés européennes, de leurs inégalités, de leurs discriminations, de leur islamophobie et de leurs humiliations. C’est ce que reconnaît le coordinateur pour la lutte contre le terrorisme depuis 2007, Gilles de Kerchove :

 « Daesh ou Al-Qaïda n’ont pas besoin d’envoyer leurs membres dans la masse des demandeurs d’asile. Il existe en effet un réservoir de personnes qui sont nées en Europe, qui n’ont pas de contacts avec les organisations terroristes et ne voyagent pas, mais se sont radicalisées sur Internet. […] Malheureusement, cinq mille citoyens européens au moins ont pris la route de la Syrie et de l’Irak. Certains d’entre eux n’avaient pas été identifiés par nos services de sécurité. Donc, si j’étais un dirigeant de Daesh, je préfèrerais choisir un combattant étranger français, belge ou néerlandais pourvu de papiers en règles, et le renvoyer en Europe après l’avoir entraîné. Pourquoi voudrais-je mêler mes hommes aux demandeurs d’asile ? (xiii) »

Malgré cette évidence logique toutes les grandes chaînes télévisuels et toutes les radios importantes ont programmés des émissions et des débats où pseudos experts et autres spécialistes sont venus discourir des liens entre la « crise des réfugiés » et le « terrorisme », de la « stratégie d’infiltration des réfugiés de Daesh », etc. Le 23 novembre France Culture diffuse une émission intitulée « la crise des réfugiés à l’ombre du terrorisme ».
Le 7 décembre le journaliste Matin Buxant de BEL RTL pose la question significative suivante au secrétaire d’Etat à l’Asile et à la Migration Belge, Theo Francken : « il y a quand même des faisceaux d’indications qui tentent à prouver que les réseaux terroristes utilisent les filières de réfugiés pour venir en Europe. Qu’est-ce qu’on fait par rapport à cela ? ».

Des « faisceaux d’indications » rien de moins ! Le 24 février 2016 c’est au tour de Kamal Redouani sur TF1/LCI de déclarer que le lien entre terrorisme et réfugiés est une « réalité » même si ajoute-t-il « il ne faut pas mettre tout le monde dans le même panier ». Nous sommes bien dans une logique de diffusion d’amalgames et de rumeurs indépendantes des faits réels (un seul cas réellement objectivé). Une nouvelle fois l’émotion et l’inquiétude liées aux attentats ont été utilisées à des fins d’audimat. C’est ce que résume le journaliste Bulgare Boyko Vassilev en soulignant la tendance grandissante des médias à oublier « les faits et la réalité » :

« Nous sommes devenus à l’aide des réseaux sociaux très agressifs, nous sommes prêts à tout commenter en oubliant dans cet élan les faits et la réalité. Il y a trop d’émotions et pas assez de bon sens et de raison. Je n’ai rien contre la liberté d’expression, mais où sont les reportages, où sont les enquêtes, où sont les faits ? Nous réagissons très vite et très facilement, nous sacrifions notre travail à la médiamétrie et aux taux d’audience, nous voulons qu’on nous aime, mais le journalisme c’est autre chose. Le journalisme c’est de défier les stéréotypes, les clichés, se dresser contre l’opinion générale, c’est chercher les faits, les révéler et essayer de prouver sa propre thèse (xiv). »

Aux discours sur l’invasion et sur la menace terroriste s’est ajouté un troisième volet toujours aussi anxiogène : celui des agressions sexuelles. A l’occasion des festivités du réveillon des violences sexuelles sont faites à de nombreuses femmes à Cologne. Des policiers déclarent anonymement à la presse qu’elles sont le fait de « réfugiés » et immédiatement toute la presse européenne diffuse et commente cette « information ».
Les analyses sont massivement culturalistes fait remarquer Hanane Karimi : « Les traitements médiatique et politique des événements de Cologne démontrent la manière dont les déviances des non-blancs sont directement interprétées en termes de culture (xv). » Ces agressions s’expliqueraient par la culture machiste et patriarcale des réfugiés. Six semaines après les faits le procureur de Cologne rend public les résultats de l’enquête : 3 des agresseurs sur 58 sont des réfugiés. Peu importe le mal est fait et la rumeur circule.

La construction d’un climat anxiogène à propos des réfugiés sous la forme de l’invasion, de la menace terroriste et de l’agression sexuelle dans une société taraudée par l’inquiétude pour l’avenir et la fragilisation sociale du fait des politiques d’austérité ne peut avoir comme conséquence que le développement du racisme pour le pire et de l’indifférence pour le mieux. L’accord de la Honte signé entre l’Union Européenne et la Turquie s’appuie sur cette indifférence médiatiquement et politiquement construite. Il a comme conséquence logique inévitable : la banalisation des rafles et des camps c’est-à-dire un « ensauvagement de l’Europe ».

Notes :

(i) Echanges et partenariats, Frontex et l’externalisation des contrôles migratoires. L’exemple de la coopération avec les Etats africains, http://emi-cfd.com/echanges-partena…, consulté le 6 avril à 10 heures.

(ii) Claire Rodier, Des frontières et des hommes, http://www.migreurop.org/article158…, consulté le 6 avril à 10 h 45 ;

(iii) Jean-François Dubost, Amnesty International, France-Info, 4 avril 2006,http://www.franceinfo.fr/fil-info/a…, consulté le 6 avril à 11 h 15.

(iv) Cécile Ducourtieux, L’accord de renvoi des réfugiés en Turquie toujours contesté, Le Monde du 17 mars 2016.

(v)Ragip Duran, Migrants : l’opposition turque outrée par l’accord avec l’UE, Libération du 18 mars 2016.

(vi) Aurélie Ponthieu, Accord UE-Turquie, réduire les vies des réfugiés à de simples chiffres,http://www.msf.fr/actualite/article…, consulté le 6 avril à 12 h 30 ;

(vii) Chloé Dubois, Les ONG ne seront pas « complices » de l’accord UE-Turquie,http://www.politis.fr/articles/2016…, consulté le 6 avril 2016.

(vii) Réfugiés : des ONG refusent de cautionner l’accord UE-Turquie, L’Humanité du 23 mars 2016.

(ix) The independent du 3 septembre 2015.

(x) Ethical Journalism Network, Report on media and the global migration and refugee crisis, décembre 2015.

(xi) Le Monde du 22 décembre 2015.

(xii) Filippo Grandi, Il faut une répartition équitable des réfugiés,http://www.24heures.ch/monde/Il-fau…, consulté à 16 h 00.

(xiii) Gilles de Kerchove, Daech ou Al-Qaïda n’ont pas besoin de faire passer des terroristes parmi les réfugiés, https://www.euractiv.fr/section/jus…, consulté le 6 avril à 17 h 30.

(xiv) Boyko Vassilev, Médias et réfugiés : halte aux clichés et au prêt-à-parler !,http://bnr.bg/fr/post/100676931/med…, consulté le 6 avril à 19 h 00 ;

(xv) Hanane Karimi, De la banalité du sexisme et du racisme, Retour sur les événements de Cologne et leur traitement médiatique, http://lmsi.net/De-la-banalite-du-s…, consulté le 6 avril 2016 à 20 h 00.

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Désigner une « cinquième colonne » sert à masquer les intérêts économiques

Interview
Alex Anfruns, Saïd Bouamama

De l’islamophobie à l’unité nationale, en passant par la surveillance de masse et la remise en cause du droit du travail…Le sociologue Saïd Bouamama passe en revue les nouveaux masques idéologiques de la domination dans la France de 2016. 

interview

Comment analysez-vous, dans une perspective de long terme, les mesures gouvernementales mises en oeuvre depuis plus d’un an pour la prévention du radicalisme dans les écoles ?

Ces mesures sont essentiellement centrées sur l’idée d’un apprentissage des « valeurs de la République » et de la « laïcité » au sein de l’école. Elles sont donc avant tout de nature idéologique. Or se limiter à cet aspect est à la fois inefficace socialement et politiquement, et dangereux dans le rapport aux élèves.

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capitalisme, flux migratoires et révolution africaine

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